

Duos sur Canapé
Par Michel N\\\'Diay
Un couple qui se sépare, cela n’a rien de très drôle dans la vie. Par contre, dans l’univers du vaudeville (et du théâtre du même nom, le Vaudeville), cela peut déboucher sur des développements des plus cocasses et aboutir à l’une des pièces les plus drôles de l’auteur célèbre de « Boeing-boeing », Marc Camoletti. Ce champion par excellence de l’esprit boulevardier parisien a développé en la matière, tout au long de sa brillante et longue carrière, un savoir-faire, un talent même apprécié jusqu’en Angleterre. Cela n’est pas étonnant, car dans ce « Duo sur canapé », à côté des ficelles bien françaises héritées de Feydeau, il règne un esprit de nonsense très britannique assez irrésistible. « Absurde, isn’t it ? ». Cet esprit nourrit les jeux de mots les plus délicieux même si beaucoup d’entre eux, comme certaines situations d’ailleurs, sont un peu téléphonés. Qu’importe, à beaucoup de moments, les spectateurs tirent aussi leur plaisir de pouvoir les deviner avant qu’ils ne soient exposés.Bien sûr, les situations développées ici sont de plus en plus invraisemblables, exagérées. Cependant, cette véritable surenchère a presque quelque chose de surréaliste si bien qu’on l’accepte volontiers.
La mise en scène d’Alain Lackner a bien fait ressortir ces différents ingrédients que les comédiens, après quelques représentations de rodage, ont savoureusement mêlés avec une énergie, une spontanéité, une bonne humeur générale, une complicité de tous les instants, non seulement entre eux mais aussi avec le public (quelques réflexions inopinées des spectateurs récupérées au vol par tel ou tel intervenants). Cette équipe de cinq interprètes remarquablement distribués a tellement le texte en bouche, en déplacements et en gestes qu’elle donne véritablement l’impression de le réinventer à chaque instant.
On attribuera volontiers la palme de l’interprétation à Giuseppe Maligieri, un majordome à la fois apparemment très british et libéré, jonglant avec un vocabulaire à la complexité burlesque et des déplacements irrésistibles tenant de la haute voltige. Il incarne déjà à lui tout seul ce côté déjanté britannique et surréaliste évoqué plus haut…Le sens des gags comiques d’Alain Lackner s’inscrit on ne peut mieux dans sa composition. Vraiment une superbe création burlesque et un sens magistral de l’absurde !
L’humour de Camoletti, tantôt très spirituel mais parfois grotesque n’empêche pas L’excellente Pascale Bran de créer un personnage élégant, presque raffiné, plein d’esprit et de facilité de répartie. A l’aise comme des poissons dans l’eau, le couple (c’en est vraiment un puisque ces duettistes masculins ont plus de scènes étourdissantes à eux deux qu’avec les autres acteurs), Georges Léglise et Angelo Montesi nous ont captivés par leur aisance, leur rythme et surtout la sensation du plaisir absolu qu’ils prennent à nous amuser.
Il est un peu dommage que notamment, en première partie, la jeune Déborah Mammana ait une tendance à surjouer avec des grimaces répétitives (on finit par se lasser des bulles qu’elle fait sans cesse avec son chewing-gum) et des répliques inutilement hurlées.
Disons à sa décharge, qu’il semble que des indications du directeur d’acteurs ne soient pas étrangères à cette forme de surcharge. Cependant, cette impétueuse personne s’intègre malgré tout à merveille au rythme et à l’ambiance générale de la représentation. Elle sait se fabriquer un look et possède une nature et une présence en scène qu’on souhaiterait voire exploitées de façon plus justifiée par une direction différente dans un prochain spectacle.
Michel N’Diay

La vie devant soi
Par Michel N'Diay
Est-ce parce qu’il était lui-même d’origine juive et qu’il n’a pas connu son père, ni la vérité sur lui, que Romain Gary (alias Emile Ajar) a saisi avec une telle poignante vérité les deux héros de cette histoire, la vieille juive ancienne prostituée et rescapée de l’holocauste et le jeune Mohamed qu’elle a recueilli dès son plus jeune âge ? On peut l’affirmer tant cette portion de vie a été magistralement rendue dans ce roman qui, en 1975, reçut le Goncourt Il fit l’objet d’une première adaptation cinématographique avec l’inoubliable Simone Signoret et d’une seconde, il y a quelques années.La richesse émotionnelle de ce véritable duo d’amour entre cette femme épuisée (pas uniquement par le terrible escalier à grimper) en fin de vie et le dernier orphelin qu’il lui reste, un jeune musulman qu’elle ne veut pas voir partir et qui est devenu son petit préféré, son petit homme à elle, tient dans le fait d’abord que ces deux êtres que tout pourrait opposer sont pleins d’humanité et comme tout être humain aussi, pleins de contradictions, de qualités et de travers. Madame Rosa tient des propos tantôt empreints d’un souhait d’égalité entre les races et les couleurs, tantôt de préjugés appuyés par sa dure expérience personnelle.
Momo vit en partie ce que vivent les autres enfants et est pourtant très différent, parfois agressif, d’une spontanéité de paroles incontrôlables, et précocement mûri par sa situation d’enfant abandonné qui se sent obligé d’accompagner cette dame merveilleuse jusqu’à son dernier soupir. Bien sûr, c’est profondément poignant mais, pendant tout le spectacle, l’émotion est ponctuée de rires car ce texte est superbe et profond sans en avoir l’air. La façon particulière et très imagée dont Madame Rosa explique les choses de la vie à l’enfant est parfois crue mais aussi souvent d’un humour désarmant pour ne pas dire désopilant. Les réalités souvent dures de l’existence et les mots pour les dire, Momo les transforme à sa manière avec des raccourcis et un vocabulaire adaptés par le prisme déformant de sa perception d’enfant et de ses rêves. Lui qui rêve d’être Victor Hugo a parfois de si jolies expressions qu’il fait sans doute de la poésie sans le vouloir. Que dire aussi de ce gosse qui vit avec le strict minimum et qui vend son chien qu’il adore ? Il jette ensuite l’argent à l’égout.
Madame Rosa le croit cinglé. Mais quel exemple d’abnégation, de philosophie et de sacrifice que de vouloir pour l’être qu’il aime le plus au monde après sa vieille mère adoptive une vie meilleure !!!
Dans cette production du Public, donnée à l’Espace Marignan pour trois soirs seulement, Michel Kacenelenbogen a réglé avec soin, pudeur, sans pathos inutile, le travail des comédiens qu’il a la sagesse de mettre en valeur en se faisant oublier et en mettant là où il le faut des silences éloquents. Devant le terrible escalier qui est presque un personnage de cette histoire, un décor à la fois épuré et pourtant hétéroclite avec cette montagne d’objets divers (vieux vêtements, meubles entassés, portraits anciens…) est très évocateur de l’univers des vieilles gens pauvres pour qui on ne jette rien, dans lequel on s’isole, comme en compagnie d’un précieux livre de souvenirs.
Comme il est agréable de se laisser aller sans critique, ni réticence dans un spectacle qui est un pur moment de bonheur ! Au départ, on est un peu sceptique quant au principe de faire jouer Mohamed enfant et l’adulte qu’il devient, qui se souvient et raconte, par le même comédien. Ensuite, on se laisse convaincre rapidement tant le talent de Itsik Elbaz est évident de souplesse de jeu et d’adaptabilité. On croit à l’enfant qu’il incarne avec une vérité sans faille. On croit tout autant à l’homme qu’il est et dans lequel, on le sent, il fait ressortir la part de l’enfant qu’il est resté comme pour créer la liaison nécessaire entre l’un et l’autre. Une toute belle prestation !
On se souvient de l’incarnation de Simone Signoret. Son physique prématurément vieilli, bouffi, ses manières un peu rudes et naturellement populaires, sa voix rauque et usée étaient au départ déjà un atout. Elle n’avait besoin qu’à les laisser parler pour elle afin d’être Madame Rosa. Pour notre grande comédienne Janine Godinas, le travail était sans doute plus difficile étant donné la classe remarquable de ce genre d’actrice et son classicisme. Il y a, dans la façon de rendre les choses, plusieurs types d’interprètes, celles qui vont directement à l’essentiel du personnage, pour être lui tout simplement, et d’autres qui amènent subtilement le personnage à elles pour le colorer fort habilement de leur propre personnalité. Ce qui est merveilleux, c’est qu’avec une diction impeccable (quel plaisir d’entendre tous les mots de ce texte qui, nous nous répétons, est remarquable !), Madame Godinas mêle intelligemment ces deux façons de procéder selon le type de scène et d’émotion qu’elle doit générer. Un vrai moment de bonheur, je vous dis…
Benoit Van Dorslaer (le médecin) et Nabil Missoumi (le père de Mohamed) secondent ce remarquable duo avec autant de simplicité que de conviction.
Vraiment, nous avons assisté à une bouleversante histoire d’amour contemporaine. Le dernier mot de la pièce n’est-il pas le verbe « AIMER » ?
Michel N’Diay

« Rain Man », un fort beau spectacle que l’on aurait espéré plus émouvant
Par Michel N'Diay
Comédie dramatique adaptée par Dan Gordon du célèbre film de Barry Levinson, « Rain Main » est présentée jusqu’au 15 mai à L’Espace Marignan. Charlie Babbitt, un jeune et bel homme d’affaires est un self made man brillant qui, pourtant, cache derrière une attitude froide, égoïste et dure des blessures profondes venant de son enfance et d’un père autoritaire et exigent. Il est persuadé qu’il n’y a qu’un rejet réciproque, un non-amour absolu entre lui et ce paternel qu’il a fui dès l’âge de dix-sept ans et qu’il n’a plus jamais revu. Il a la trentaine et son père vient de mourir. Il n’imagine pas combien cette disparition qu’il perçoit avec indifférence va bouleverser sa vie et le transformer pour qu’il puisse réveiller en lui ce qu’il a de meilleur grâce aux rapports intéressés et indifférents d’abord, progressivement fraternels et tendres ensuite avec un frère aîné dont il ignorait l’existence et qui hérite de l’entièreté de la fortune du père.Il se fait que ce frère est autiste, un autiste savant à la mémoire extraordinaire. Mais qui est celui des deux hommes le plus enfermé dans son comportement ? Qui apportera finalement le plus à l’autre ? Voilà un magnifique sujet profondément moral sur l’incommunicabilité et son contraire tournant autour de thèmes émouvants sur la réussite, la fraternité, la différence, l’amour, le rejet…
Le Public nous propose un spectacle très au point, fort bien fait avec une scénographie minimaliste (un changement rapide des éléments de mobilier, des éclairages recherchés et presqu’irréels d’une réelle beauté poétique, sur fond de bandes de tissus mouvants…) pour figurer les différents lieux de l’action, les atmosphères qui se succèdent. L’effet visuel est vraiment parfait et efficace pour les nombreux enchaînements.
La réalisation placée sous la direction d’acteurs de Michel Kacenelenbogen est bien construite, techniquement au point et est, à certains moments seulement, porteuse d’émotion. D’où vient qu’on ne ressent qu’une émotion réduite, fragmentée, inférieure à celle que l’on peut espérer d’un sujet aussi poignant et aussi riche ?
Malgré ses qualités esthétiques, la scénographie semble apporter une certaine froideur, aseptiser le propos. La direction d’acteurs est elle aussi relativement froide et limitée dans les mouvements et les jeux de scène. On aurait sans douté été davantage touché si elle avait été ponctuée, variée par plus de ruptures de ton, d’humanité, de surprises. Tout dans ce travail impeccable mais, apparemment sans recherche en profondeur, semble convenu si bien que l’on n’éprouve pratiquement aucun étonnement qui naîtrait d’une idée vraiment personnelle de mise en scène…
On connaît les grandes qualités du Carolorégien Damien Gillard. C’est pourquoi, on les retrouve ici avec bonheur dans sa belle présence en scène, la souplesse de ses déplacements et de ses expressions, la séduction de son jeu. Il est le personnage de Charlie mais comme s’il était bridé par cette sorte de vision trop intellectuelle, trop formelle du sujet, il paraît un rien retenu, en deçà de ses moyens, pour investir suffisamment son personnage. Pour un comédien dont la fonction est de communiquer quelque chose, Il doit être très difficile d’assumer le paradoxe d’une personne vivant dans un monde mental fermé qui ne lui permet pratiquement pas de communiquer avec les autres. Avec une belle économie de moyens, Jean-Michel Balthazar y parvient par une composition remarquable. Il crée vraiment un personnage et le rend crédible du début à la fin.
Maria Del Rio est sans doute l’élément de cette distribution qui confère à son rôle la sensibilité la plus juste et la plus vraie, ce qui donne à sa prestation une âme humaine touchante. Malheureusement, les comédiens du reste de la distribution (ceux jouant le directeur de l’établissement de soins et le psychiatre) ont un jeu en surface (volonté du metteur en scène ?) qui les prive d’une consistance suffisante et qui ne les rend pas crédibles.
En résumé donc, un spectacle formellement accompli mais dont les bons comédiens n’ont pas été suffisamment amenés à nous émouvoir en profondeur.
Michel N’Diay

Un spectacle bouleversant sur un génocide non reconnu
Par Michel N'Diay
A l’entrée de la petite salle de l’Espace Marignan, on peut voir des panneaux d’information concernant quelques uns des génocides tristement célèbres qui ont souillé l’humanité au XXème siècle dont celui des Hereros, éleveurs Nomades de Namibie, que peu de gens connaissent. L’holocauste constitue sans nul doute l’exemple le plus vaste, le plus planifié et le plus célèbre de cet acharnement horrible contre une race en particulier mais aussi contre beaucoup d’autres groupes ethniques. Par contre, on parle moins et on connaît moins le génocide arménien par les Turcs qui décima tout un peuple principalement entre 1890 et 1918. Pourquoi ? Sans doute parce que la Turquie ne veut pas reconnaître que ces massacres massifs constituent bel et bien un génocide. Si quelqu’un dans notre pays, appelé négationniste ou révisionniste nie les camps de concentration et le génocide des Juifs, il peut être poursuivi fort justement pour ce crime. Toute une nation, un gouvernement négationnistes, ça dépasse l’entendement…Comment parler, se souvenir, évoquer par l’écriture dramatique la tragédie arménienne, alors que pour n’importe génocide, le concept horrible est tellement hors de notre entendement qu’il n’y a pas de mots assez exceptionnels, assez terribles pour en parler ? Souvent, les survivants, poursuivis généralement par une forme de sentiment de culpabilité, celui justement de n’être pas mort avec les siens, d’avoir survécu « eux », se recroquevillent, se figent dans un silence épais…
C’est le cas de cet Arménien d’âge mûr qui s’est enfui dans une Amérique accueillante pour y exercer la profession de photographe. Par correspondance, il y a fait venir sans la connaître sa très jeune future épouse. Ils sont orphelins tous les deux ; tous leurs parents ont été abominablement massacrés par les Turcs. Aram souhaite désespérément sortir du cauchemar de cette perte en ayant lui-même des enfants avec cette épouse qu’il considère à peine un peu mieux qu’une simple reproductrice. Il fait inévitablement peser sur ses épaules par ses silences interminables, ses lectures de la Bible, son indifférence apparente, sa tristesse infinie le poids de sa peine à lui.
Il ne pense qu’à sa propre souffrance, faisant semblant d’oublier que sa femme vit intérieurement un drame aussi important que le sien. Mais elle, elle veut tenter de vivre, de profiter de la vie, de se libérer du cauchemar et d’aimer ce mari autoritaire et austère… Dans cette pièce remarquable intitulée bizarrement « Une Bête sur la lune »,Richard Kalinoski (adapté par Daniel Loayaza) nous conte cette histoire en trouvant le ton, les mots, la façon de toucher au drame intérieur de ces deux êtres avec une belle force d’écriture, tantôt faisant preuve d’une grande subtilité, d’une forme de pudeur, tantôt d’une violence terrible. Il réussit en même temps à nous émouvoir en profondeur devant ce que vivent Aram et Seta et à faire de ce drame intime celui de tout un peuple. Bravo !
Le metteur en scène Philippe Vincent a réalisé ici une direction d’acteurs d’une grande profondeur et d’une poignante crédibilité, amenant ses comédiens à parvenir à un travail psychologique fouillé des situations et de leur personnage. Il ponctue la représentation par des silences souvent éloquents, des non-dits voulus par l’écriture et l’histoire. On est dans le drame dès le début et dès l’ouverture du rideau sur cet intérieur gris et dépouillé à l’extrême où le seul objet apportant une note affective est un chevalet avec une grande photo retouchée. Ce sont tous les parents disparus d’Aram qui leur a effacé la tête…
On peut comprendre que ce sujet dramatique nécessite beaucoup de blancs, de silences, de scènes au rythme ralenti constamment. Cependant, il nous a semblé qu’à certains moments, tombant dans un travers qu’on a déjà pu constater dans d’autres productions, Philippe Vincent a étiré ces temps morts au-delà de ce qui ait été nécessaire. Cet excès fait que vers les trois quarts de la représentation, on est un peu agacé par l’obstination de ces expressions, de ces positions trop figées dans le mutisme. Les dernières scènes pourtant changeant subitement de ton explosent dans une émotion poignante qui vous prend littéralement au cœur et aux trippes. Autre reproche que l’on a déjà pu faire à ce directeur d’acteurs : les voix des comédiens sont parfois trop intimistes et certains mots nous échappent. Cela étant dit, voilà de bien faibles restrictions de notre part face à la beauté grave, à l’atmosphère superbe de ce travail théâtral de haute qualité et surtout à une passionnante interprétation.
Dès qu’Alain Lackner a pris connaissance de ce texte, il s’est dit qu’il devait monter la pièce et en incarner le personnage d’Aram. On sent qu’il aime ce rôle, ce personnage. Une intériorisation sensible, une concision dosée de langage et d’expressions font que son jeu, sans excès, mène à la vérité humaine. Seta, c’est l’excellente Danila Di Prinzio qui, à travers une série de sentiments discrets, d’expression subtiles, et avec une sensibilité à fleur de peau, colle parfaitement dès son entrée en scène à la vérité de son personnage. On est soufflé, plein d’admiration devant cette prestation exemplaire !
A 17 ans, le jeune Nathan Juwe incarne (ce terme est voulu car on a l’impression qu’il inscrit vraiment son interprétation dans sa chair et dans son cerveau) l’orphelin, crasseux, paumé, stressé, un peu fou et torturé, gavroche italo américain que le couple va prendre en charge. Même si l’on pourrait lui dire qu’il en fait parfois un peu trop, emporté par la nervosité, l’excitation du personnage au point de ne pas être toujours intelligible, il nous a surpris par la précocité de son engagement et de ses moyens. Il crée ici un personnage étonnant et le tient jusqu’au bout de sa prestation. Dans le rôle du conteur, Giusseppe Magligieri intervient avec classe et pertinence. Ce spectacle prenant et porteur de réflexions est à voir jusqu’au 5 mai.
Michel N’Diay

Un homme et Roland Michaux
Par Michel N'Diay
On connaît Le comédien de qualité qu’est Roland Michaux à travers ses interprétations diverses dans les pièces du Vaudeville. On connaît sans doute moins l’auteur et interprète de one man show brillant qu’il est aussi. Son spectacle « Belgitude. Un homme et Brel », une fréquentation de cœur qu’il entretient depuis plus de vingt ans, remaniée ici pour sa présentation sur l’une des petites scènes de l’Espace Marignan, nous révèle la profondeur et la sensibilité de son talent.« Hommage à Brel » ? Pas vraiment ! Ici pas de tapis rouge déroulé, pas d’encensement d’une étoile, pas non plus (surtout pas !) de chanteurs plus ou moins célèbres tentant péniblement d’interpréter les succès et d’imiter le style inimitable du grand Jacques, encore moins d’évocations grandiloquentes des titres les plus illustres du chanteur à la renommée internationale …
Comme s’il s’agissait du travail soigné d’un humble artisan, Roland Michaux à cousu bout à bout des textes souvent peu connus de Brel pour en faire un spectacle intimiste et captivant. Ces mots qu’il a faits siens sans jamais imiter son idole évoque les idées, les sentiments, les thèmes, les combats de cette personnalité hors du commun. Au fil de ces phrases, devenues sketches pour les besoins de la cause, on retrouve les sujets de Brel, son amour des femmes, de la bière, ses attaques antimilitaristes, anticléricales, antiflamingantes, la solitude, la mort, la vie… Bien sûr, il aurait pu mettre en scène d’autres aspects mais son spectacle ne se veut pas exhaustif. Heureusement ! Cela aurait été indigeste si pas impossible.
Les séquences s’enchaînent remarquablement comme si Roland ouvrait successivement les tiroirs de la mémoire sans qu’un vrai fil conducteur apparaisse clairement. C’est bien ainsi parce que cette façon de procéder concourt à entretenir le mystère qui baigne tout le show et qui est l’une des facettes de Brel comme de n’importe quel artiste d’ailleurs. On se demande parfois pourquoi le comédien a jugé bon de reprendre telle ou telle phrase de Brel qui ne nous semble pas transcendante ou même de grand intérêt. La beauté du travail de Roland est justement d’arriver par son art à lui donner de l’intérêt, à mettre en lumière sa poésie discrète, en se faisant lui-même poète dans sa manière de la dire.
Même si le spectacle est surtout parlé, joué plutôt que chanté, il y a cependant des parties chantées, « Amsterdam » où le solo est complété, comme pour l’épisode très puissant « Jean de Bruges », par la belle et talentueuse Evelyne Delfosse et le musicien Andy KirK qui a réalisé aussi avec talent des arrangements musicaux et une régie technique surprenants de précision, Il arrive également à M. Michaux de chanter, notamment dans une interprétation très convaincante de « Au suivant ». Mais c’est bien sûr le comédien qui excelle ici avec d’impressionnants numéros d’acteur comme celui, intitulé « Le Docteur », le portrait d’un vieux Bruxellois aigri, observant les gens au travers de sa fenêtre. C’est criant de vérité !
Voilà un spectacle à voir et à revoir. Que ceux qui n’ont pas assisté à son passage rapide à l’Espace Marignan se rassurent. Roland Michaux nous a dit qu’il prévoit de le reprendre ailleurs pour une série de représentations…
Michel N’Diay

Chat et souris
Par Michel N'Diay
On se souvient de cette comédie hilarante de Ray Cooney « Stationnement alterné » dans laquelle Jean (un chauffeur de taxi) mène une double vie, avec une épouse à Ivry et une autre à Montreuil, pièce que le Vaudeville nous a déjà présentée il y a quelques temps. Figurez-vous que cet auteur, qui adore sadiquement, pour notre plus grand plaisir, mettre ses personnages dans les situations compliquées et incroyables a imaginé de donner un fils à l’une des épouses et une fille à l’autre. Le titre de cette nouvelle comédie « Chat et Souris », qui n’est pas une adaptation à la scène de « Tom et Jerry » évoque cet instrument moderne électronique dont on se sert souvent pour essayer de rencontrer l’âme sœur. On ne saurait mieux dire puisque c’est par ce biais que la sœur et le frère, ignorant leur filiation commune, sont entrés en contact et désirent follement se rencontrer.Il s’ensuit une série de débordements de dépenses d’énergie en cascade des deux protagonistes au courant des liens fraternels secrets des deux jeunes gens pour éviter qu’ils se rencontrent. Le procédé classique qui consiste à être obligé d’accumuler une série de mensonges censés tirer les personnages d’affaire ne fait au contraire que les placer dans des situations rocambolesques de plus en plus complexes, inextricables. Cela entraîne bien sûr un nombre incalculable de fuites diverses, d’entrées et sorties folles, et de mises en scène pour cacher l’identité de certains qui ne doivent pas se trouver et encore moins être reconnus à l’un ou à l’autre domicile.
Je pense que ce principe comique a rarement été exploité jusqu’à saturation par Cooney ou tout autre auteur de vaudeville autant qu’ici. Un peu trop sans doute avec une surabondance de coups de fil tout au long de l’ouvrage sujets à des travestissements de voix délirants et un deuxième acte qui essouffle le spectateur presqu’autant que les interprètes.
Vers la fin, on décrocherait un peu si le rythme et même parfois les rythmes des interprètes menés à la baguette magique par le metteur en scène Philippe Vincent ne captaient pas autant notre intérêt admiratif. Des chassés croisés, on pourrait même dire des cascades, des acrobaties des deux locomotives extraordinaires que sont Georges Léglise et Angelo Montesi nous fascinent tellement qu’on en oublierait presque cette indigestion de procédés comiques répétitifs tellement on rit aux éclats face à l’exploit prodigieux de l’effort de mémoire requis par cette gymnastique complexe de réflexes et de mouvement superbement réglés tenant de la performance sportive. Celle-ci est d’autant plus réjouissante que les protagonistes semblent assurément prendre à cet exercice de haute voltige un plaisir chaleureux.
Si Georges Léglise est fidèle à lui-même dans ce genre, Angelo Montesi compose de façon étonnante un nouveau portrait de personnage qu’il peut accrocher à sa collection de compositions déjà fort longue. Le grand plaisir du spectateur en voyant dans un autre spectacle un acteur qu’il connaît déjà, c’est qu’il les étonne. Encore une fois, on est surpris ici par cette nouvelle composition d’Angelo dont l’imagination déborde de moyens.
Wagons impeccablement huilés accrochés parfaitement à ces deux locomotives, les autres membres de la distribution que sont Pascale Bran, Olivier Clément, Déborah Mammana, Elise Ramelot et Hugo Rezeda assument avec maîtrise et légèreté un parcours sans faute.
Michel N’Diay

« Prof » et « La jeune Première »
Par Michel N'Diay
« Prof », la pièce du Belge Jean-Pierre Dopagne appelée à l’origine « L’Enseigneur » a été jouée avec succès par quelques-uns de nos grands comédiens comme Alexandre Von Sivers en Belgique et Jean Piat en France. Elle a été reprise à l’Espace Marignan de Charleroi et donnée en alternance avec ce qui en constitue un peu la suite. Dans la première pièce, un professeur de littérature en classe terminale B expose son histoire d’enseignant et les affres de cette démarche impossible face à l’ignorance de ses étudiants, leur mépris, leur inertie maladive sourde à toute demande d’effort, à toute participation, à tout intérêt, leur violence aussi par rapport à lui et à d’autres (la jeune prof d’histoire violée par les garçons de sa classe)… l’absence aussi de réactions positives ou de réaction tout court du directeur face à ces problèmes et qui, tant qu’il joue leur rôle de garderie, ne demande pas à ses professeurs d’enseigner vraiment et surtout de prendre des initiatives.Le prof, qui se lève chaque jour avec une barre dans la poitrine et dont la fonction et même l’utilité ne sont pas reconnues, finit par tuer une partie de ses élèves. Ceux qui sont enseignants doivent reconnaître douloureusement que ce constat désespéré est assez juste avec, certes, quelques atténuations et variantes selon l’école et le type d’enseignement. Dopagne a imaginé que le coupable de ces faits a été condamné à « servir d’exemple » en devenant, ironie suprême ,dans une écriture qui n’en manque pas, le comédien jouant sur scène sa propre expérience.
La seconde pièce, « La Jeune Première » nous met en présence d’une jeune « enseigneuse » fille du personnage précédent, et part du principe généreux mais très idéaliste (qui est celui de l’Antigone antique) résumé par la phrase « je ne suis pas sur terre pour haïr mais pour aimer ». Malgré cette profession de foi, ce second texte de Dopagne, remanié par l’interprète avec notamment des coupures et des rappels du premier texte, la débutante se heurte aux mêmes obstacles et à la même résistance passive des élèves et de la hiérarchie que son père. L’auteur constate à nouveau mais ne nous donne, comme pour la première pièce, aucune véritable solution.
Ce n’est pas parce qu’on pense se rapprocher des élèves en portant un jeans, en sortant avec eux, en ne déposant pas plainte contre un gars qui, apparemment sans raison, a donné un coup de poing à cette jeune première, en manifestant avec eux, en leur demandant de parler d’eux-mêmes, qu’on arrive nécessairement à les apprivoiser au point qu’ils acceptent de participer et de se « laisser enseigner ». La fin du spectacle, assez lyrique et artificielle où celle qu’on méprisait est devenue une sorte d’Antigone moderne, une héroïne, lors d’une manif contre l’ordre établi où la prof et ses élèves investissent un théâtre (rappel évident de l’aventure de la révolution culturelle lors de laquelle les manifestants ont envahi le théâtre de Jean-Louis Barrault) est une conclusion peu crédible sentant fort un esprit encore sous l’influence de Mai 68.
Nous avons probablement assisté pour « Prof » à une représentation qui ne semblait guère favorable à l’interprète lui-même. Fabian Delahaut, dont on connaît le talent, ne semblait pas toujours à l’aise, en accord avec les mots de l’auteur. Avec une projection inégale de ceux-ci (texte parfois boulé, retombées des fins de phrase dans l’inaudible), Fabian, malgré des moments très forts, mieux investis, nous a donné une prestation qui ne nous fait pas toujours croire qu’il est vraiment le personnage qu’il joue. Il faut dire qu’il a dû remplacer presque au pied levé les deux premiers comédiens prévus initialement pour le rôle. D’autre part, il n’était pas vraiment au mieux de sa forme ce soir-là, souffrant de douleurs cervicales. Nous ne doutons pas-des personnes sûres nous l’ont confirmé- que cet acteur doué ait donné par la suite des prestations bien meilleures, dont l’une au moins s’est vue couronnée par une standing ovation.
Quant à l’interprète de « La Débutante », Stéphanie Leclerc, elle nous fit une démonstration éblouissante de son talent s’identifiant de façon passionnante à son personnage dont elle traduit les changements d’humeur, les sentiments, la souffrance et les idées de Marie avec une intensité et une émotion remarquables. Ses mouvements, ses états d’âme se passent aussi dans différents lieux qu’elle suggère merveilleusement sous la conduite éclairée de son directeur d’acteur Xavier Percy. Il faut dire que, contrairement à Fabian, elle travaille ce texte depuis quelques années avec l’auteur lui-même qui a accepté ses propositions de remaniement de plusieurs passages. Cela explique sans doute une vérité et une profondeur psychologiques plus évidentes et une présence en scène plus rayonnante.
Michel N’Diay

« Les Combustibles » d’Amélie Notomb : du beau théâtre littéraire et philosophique
Par Michel N'Diay
« L’enfer, c’est les autres » dit Sartre dans son terrible « Huis-Clos ». Petit clin d’oeil au père de l’existentialisme, dans « les Combustibles », Amélie Nothomb dit « L’Enfer, c’est le froid ». Dans cette pièce cruelle et tragique mais pleine d’un humour acide, l’enfer, ce pourrait être aussi les autres : un vieux professeur, son jeune assistant et la compagne de celui-ci étant confinés dans un lieu fermé, une bibliothèque. A l’extérieur, c’est la guerre et l’invasion des barbares qui tirent sur tout ce qui bouge et donc permettent aux suicidaires de mettre fin à leurs jours par personnes interposées. A l’intérieur, c’est le froid qui endort et tue lentement si on manque de combustibles. Or, tout ce qui pouvait être brûlé l’a été sauf les livres de l’imposante bibliothèque du professeur. Cruel dilemme pour ces trois littéraires. Quels sont les écrits que l’on va sacrifier d’abord alors qu’on est presque persuadé à l’avance qu’ils vont tous y passer ? Le cynisme de la plume d’Amélie, flirtant volontiers comme à son habitude avec une fantaisie fantasque, s’en donne à coeur joie avec une jubilation presque cruelle non seulement dans l’histoire et les réflexions de chacun mais aussi dans cette façon de se rapprocher des philosophes antiques, adeptes du cynisme qui prenaient un malin plaisir à défendre et ensuite à démolir une même cause, une même idée.
Face à l’idéalisme, parfois vacillant, de son élève, le professeur cynique, désabusé, plein de contradictions se plaît à encenser ce qu’il a détesté ou a paru détester pendant toute sa carrière d’enseignant et à brûler au propre comme au figuré l’oeuvre et les auteurs qu’il paraissait adorer.
Cette joute oratoire et littéraire, dont personne probablement ne sortira vivant, se mêle diaboliquement à l’affrontement et à la destruction des valeurs morales des trois protagonistes. C’est bien-sûr remarquablement écrit même si l’aspect livresque de l’écriture domine parfois le propos purement dramatique. La densité d’idées, de réflexions philosophiques fait que, naturellement, on arrive moins à les capter toutes si l’on est spectateur de théâtre au lieu de lecteur d’un roman, d’autant plus qu’ici, le débit des comédiens est souvent fort rapide. Pourtant, les trois acteurs de cette fable moderne, Kim Leleux, Jacques Viala et Marc Weiss sont remarquablement talentueux et se meuvent avec une énergie aussi superbe qu’intelligente au niveau de l’intériorisation et de la mise en valeur des thèmes dans une direction d’acteurs impeccable de Véronique Biefnot. Jusqu’au 26 février dans la petite salle de l’Espace Marignan.
Michel N’Diay

« Kiki Van Beethoven » : Un monologue féminin riche et émouvant
Par Michel N'Diay
On est toujours impatient de découvrir une création de notre grand auteur belge Eric-Emmanuel Schmitt. On se demande si celle-ci égalera en qualités universelles ses œuvres précédentes, si elle nous touchera autant par ses valeurs essentielles. « Kiki Van Beethoven », une production du Théâtre Le Public, est proposée à l’Espace Marignan jusqu’au 19 février. Le public carolorégien a découvert dans un silence attentif d’abord, apparemment séduit ensuite, ce monologue féminin qui, par plusieurs côtés, n’est pas sans rappeler « Oscar et la Dame rose ». Les ressemblances ? Même numéro d’actrice jouant le rôle titre ainsi que ceux de ses différents interlocuteurs ou interlocutrices, même sensibilité par rapport à un thème grave et à des valeurs essentielles, même amour aussi pour les autres, même cohabitation de traits d’humour et d’émotion puissante, mélange du rire et des larmes comme peut l’être la divine musique de Mozart, si chère au cœur de notre dramaturge…Cependant, alors que dans « Oscar », le sujet était surtout concentré sur le thème terriblement douloureux des derniers jours d’un enfant leucémique, dans « Kiki », on trouve un texte plus éclaté autour d’une histoire qui en renferme d’autres un peu comme un jeu de poupées russes (matriochkas), ce qui entretient une forme de mystère, de fantaisie, et ménage des surprises. On retrouve les thèmes chers à Schmitt, peut- être un peu trop nombreux pour une seule œuvre, ce qui n’évite pas quelques longueurs, même si ces leitmotive sont amenés avec souplesse sans discours verbeux. L’amour de schmitt pour les dialogues inter- générations, multiculturels, sociaux, la valeur du pardon au sein d’une famille même par rapport aux disparus, la tolérance, la mémoire, le langage universel de la musique …
Tous ces thèmes se recoupent habilement autour des réunions d’une vieille dame avec ses différentes amies d’une résidence pour le troisième âge, mais aussi avec des parents qu’elle rejette et un jeune rapeur noir qui croit que ce « Beethoven », dont elle écoute la musique si souvent, est son « mec » disparu…
Pendant le début du spectacle, ce n’est plus Mozart, compositeur adoré de Schmitt comme chacun sait, qui tient la vedette mais l’auteur de l’Hymne à la joie. On s’interroge sur la signification de ce masque du génial musicien déniché sur un marché aux puces, sur son rapport avec la mémoire quelle soit individuelle ou collective (un passage est consacré à une visite du camp d’Auschwitz). Pourquoi Kiki ne parvient-elle pas au départ à percevoir la musique qui s’en dégage alors que ses amies y arrivent ? Est-ce dû aux trous qu’elle a dans la mémoire ? Nous n’en dirons pas plus pour ne pas déflorer le sujet. Toujours est-il qu’on est souvent troublé, charmé par la dimension poétique du spectacle.
Sur le plan de la réalisation, autres similitudes avec « Oscar et la Dame Rose », la même metteuse en scène, la Carolorégienne Daniela Bisconti dont la belle sensibilité fait à nouveau merveille ici et la prestation d’une autre grande comédienne belge, l’adorable Nicole Valberg. Un registre plus doux, plus en demi-teintes, différent, avec moins d’aura et de couleurs sans doute que celui de Jacqueline Bir mais faut-il nécessairement comparer ?
Voilà une création que, de toute façon, il faut avoir vue.
Michel N’Diay

C’est complet !
Une ambiance et un rythme jeunes et dynamiques
L’Espace Marignan nous propose jusqu’au 12 février « C’est complet » ; un vaudeville condensé et dynamique dû à la plume experte du duo Mythic et Hugo Rezeda. En général, il est préférable pour assurer la qualité d’un spectacle que l’auteur (en l’occurrence les auteurs) ne mettent pas en scène leur propre œuvre, ni que le metteur en scène joue aussi un rôle dans son spectacle. Pourtant, ici, Hugo Zezeda porte les trois casquettes à la fois et s’en tire merveilleusement bien. Comment fait-il ? Mystère ! En tout cas, son spectacle a un rythme excellent, un punch du tonnerre, une direction d’acteurs sans faille. Bien sûr au niveau de l’écriture et des procédés comiques, rien que du conventionnel : chassés-croisés, quiproquos classiques, mensonges avec amant, régulière, maîtresse, voisin homo, et famille envahissante…Malgré cela, la pièce fonctionne remarquablement bien parce que l’écriture précise et ramassée exclut les temps morts, les longueurs, les redites accumulées, les numéros d’acteurs complaisants et permet d’aller chaque fois à l’essentiel. Cet esprit synthétique et direct donne parfois l’impression de l’efficacité visuelle d’une B.D, ce qui ne paraît pas étonnant puisque Mythic est lui-même auteur de bandes dessinées.
De plus, la mise en place, la direction d’acteurs tiennent du tour de force en fonction de la difficulté consistant à faire évoluer 6 personnages dont chacun, la plupart du temps, doit éviter de rencontrer ou de croiser les autres. Tout ce monde évolue dans ce décor exigu avec la plus grande aisance sans jamais se gêner. C’est un régal !
Le casting est remarquable. Déjà comme, précédemment, dans « Panique à l’hôtel de ville », spectacle donné lui aussi avec la collaboration des comédiens de la Ruelle aux Baladins de Namur, Pierre Henry(Arnaud) est ici une merveilleuse locomotive de spectacle. Son interprétation jeune et pleine de vivacité enlève avec brio et crédibilité les situations les plus invraisemblables et les plus farfelues. Céline Bodson, une comédienne complète qui peut être aussi douée dans la comédie farfelue que dans le drame sentimental, est ici une maîtresse envahissante et peu perspicace des plus drôles. Hugo Rezeda lui-même joue le voisin gay avec le plus grand naturel et une sobriété tout à fait opposés à la caricature et aux clichés d’homosexuel que l’on présente trop souvent encore dans beaucoup de représentations du théâtre de boulevard.
Rien à dire non plus de négatif pour l’interprétation du jeune frère qui débarque sans prévenir. Romain Mathelart assume avec une évidente facilité les facettes différentes et la nature de son personnage. Il joue vrai et juste. Dans le rôle de la compagne en titre d’Arnaud, une hôtesse de l’air revenant plus tôt que prévu à la maison, Claude Lerat (Catherine) affirme un beau tempérament même si on aurait souhaité qu’elle précipite moins son texte afin de le rendre plus compréhensible et un peu moins monolithique. Enfin, d’un registre plus caricatural comme le demande le personnage, Micheline Martin( la mère) a une superbe présence en scène et un jeu dont le dynamisme et le côté décalé s’intègrent parfaitement dans l’ensemble.
Une heure dix sans entracte, pas une seconde sans mouvement, des effets justes et truculents. Donc un pur moment de plaisir comique !
Michel N’Diay

« Les Belles-sœurs » : un spectacle parfait !
Par Michel N'Diay
Eric Assous, à la fois scénariste, réalisateur de cinéma et de téléfilms, dialoguiste, auteur de comédies est l’un des créateurs théâtraux français les plus joués du moment, et cela à juste titre. N’a-t-il pas, aux Molières 2010, reçu le Molière du meilleur auteur pour sa pièce « L’illusion conjugale » que le Petit Théâtre de La Ruelle à Lodelinsart met à l’affiche au mois de mars. Le Vaudeville nous propose en ce moment son excellente comédie amère «Les Belles-Sœurs » qui cartonne superbement jusqu’au 5 février sur la petite scène de notre magnifique « Espace Marignan ». « On ne choisit pas ses amis et encore moins sa famille » semble nous dire avec une plume trempée dans de l’acide Eric Assous dans cette comédie de mœurs où un couple reçoit dans sa nouvelle maison non encore aménagée les deux frères du mari et leurs épouses respectives.
On sent que si les hommes sont au départ relativement cordiaux, les épouses des deux invités sont venues par « obligation familiale » n’éprouvant pour leurs belles-sœurs que du mépris ou de l’indifférence qu’un semblant de bonne éducation les empêche à peine de dissimuler et qui en fin de soirée, éclatent avec une violence truculente. Pour corser le tout, une invitée de dernière minute, véritable bombe sexuelle que les trois hommes disent connaître à peine, vient mettre le feu aux poudres avec une jubilation non dissimulée. L’auteur a merveilleusement tiré parti de ce sujet déjà tendu au départ en raison des tiraillements féminins mais aussi face à l’embarras grandissant et aux mensonges forcés des époux qui ont tous quelque chose à se reprocher.
Disons le tout de suite, cette production est totalement réussie. Décor criant de vérité qui crée d’emblée le climat, mise en scène intelligente et subtile de Philippe Vincent qui a su titrer le meilleur profit d’un casting parfait en guidant l’analyse psychologique de chaque personnage par son interprète de façon extraordinaire. Un véritable sans fautes ! On se régale non seulement du texte et de la manière dont il est servi mais aussi, peut-être plus encore, des réactions d’attitudes et de physionomies de chacun par rapport aux répliques. Tous sont continuellement à l’écoute des autres et en situation même lorsqu’ils ne disent rien.
Si, du côté masculin, l’impression ressentie devant la vérité et la justesse des sentiments et de la caractérisation d’interprètes comme Georges Kelessidis, Georges Léglise et Xavier Percy est très forte, c’est l’interprétation du quatuor féminin qui nous a le plus frappés. Interprétant la belle- sœur qui reçoit, Marielle Ostrowski (Nicole) rend merveilleusement le côté candide, décalé, naïf de son personnage. D’autres interprètes se seraient peut-être contentées de limiter cet emploi à la seule dimension platement « nunuche » du rôle. Elle met son intelligence et sa sensibilité de comédienne au service d’une interprétation enrichie d’humanité et d’émotion. Elle nous émeut et nous fait rire à la fois. En plus, ce qui ne gâte rien, elle est jolie comme un cœur ! Je pense que personne ne pourra jamais dire à Melle Ostrowski : « Sois belle et tais-toi ».
Notre talentueuse comédienne carolorégienne, Catherine Jandrain (Christelle) a su traduire superbement le côté grande bourgeoise à principes, sottement prétentieuse, dont la propension à la méchanceté fait craquer le vernis de la bonne éducation. Son évolution depuis les attitudes distantes et modérées du départ jusqu’aux manières violentes de femme outragée de la fin est remarquable. Sophie Schneider nous a particulièrement captivés par la maturité et la puissance de son jeu, lançant notamment avec un cynisme percutant chacune de ses rosseries. C’est chez elle probablement que l’on admire le plus cette faculté, présente chez chacun, d’exprimer de façon muette les réactions internes, les mimiques par rapport à ce qu’elle entend. Son personnage existe avec la même intensité quand il est muet que lorsqu’il distille ses vannes d’une férocité terrible. Enfin, celle qui entre la dernière en scène et que ces messieurs décrivent comme impressionnante, la très belle Laetitia Chambon (Thalia) en fait un personnage d’une puissance et d’une sensualité diaboliques.
Un spectacle non seulement à voir mais aussi à revoir pour la richesse de ses qualités que l’on ne peut sans doute pas percevoir en une seule fois tellement elles sont nombreuses.
Michel N'Diay

Franz et André
Un duo techniquement impressionnant
Remarquable spectacle que celui que nous proposent jusqu’au 11 décembre sur le grand plateau du Vaudeville Kevin Troussart et Julien Mutombo. Un duo de clowns hors du commun, impressionnant d’abord par le lieu d’exhibition, un vaste décor en bois, cabanes, palissades, plate-forme à différents niveaux. Impressionnant aussi par la technique des sons, des éclairages et de la gestuelle des interprètes hyperdoués. Impressionnant encore par la communion parfaite entre les gags nombreux, les mouvements, les musiques originales. Impressionnant enfin également par la magie pure assortie de jonglerie, de transformation des nombreux objets et instruments pour des usages multiples…Tous les ingrédients ou presque sont ici admirablement réunis pour faire de ce « Franz et André » une production éblouissante, parfaite… Et pourtant, d’où vient le fait que l’on trouve ce spectacle fort long, époustouflant techniquement certes, mais nous laissant à beaucoup de moments sur notre faim ? Difficile à dire ! Ce sentiment est-il dû au fait que, s’éloignant du style classique des numéros de cirque, les deux protagonistes s’attardent souvent malgré tout dans la répétition des mêmes trucs classiques, nécessaire certes mais ici un peu excessive ? On a l’impression qu’ils ont manqué de concision ce qui fait que, conscients de déceler une intrigue, des messages de philosophie et d’émotion dans leur prestation, nous perdons souvent le fil rouge de la pièce. L’accumulation de numéros paraît noyer le propos à beaucoup de moments, ce qui est d’autant plus étonnant que le rythme de la représentation est bon dans l’ensemble.
L’abondante succession de séquences fait que l’on perd parfois le fil conducteur. Pourtant, les trouvailles comiques ou émotionnelles sont nombreuses. Leur façon de détourner les accessoires et instruments de leur utilisation première, la virtuosité physique de leurs acrobaties, la beauté des éclairages comme celle de toutes les trouvailles techniques concourent à la mise en place d’un univers esthétique et même d’une réelle dimension poétique. Leur démonstration dans son ensemble reste cependant une sorte de vaste auberge espagnole où l’esprit et le cœur de chaque spectateur doivent y découvrir ou y apporter ce qu’ils veulent ou peuvent y trouver.
C’est donc incontestablement un spectacle intéressant, marquant par l’harmonie impeccable de deux beaux talents et sa richesse formelle qui, selon nous, aurait gagné en impact émotionnel si les gags avaient été plus centrés, plus ramassés sur une intrigue plus fortement perceptible.
Michel N’Diay

Panique à l'Hôtel de Ville
Avant tout une interprétation des plus savoureuses !
Un bourgmestre d’une petite commune de Belgique qui doit recevoir son président de parti (rouge avec une rose) et qui a bien besoin de redorer le blason de sa gestion communale malmenée par la presse à la suite de nombreux scandales… Voilà le sujet de la pièce produite par la compagnie « la Ruelle aux Baladins » de Namur, « Panique à l’hôtel de Ville ». Est-il besoin de préciser que la formule classique « Toute ressemblance avec des situations ou des personnages existants serait purement fortuite » pour penser tout à fait le contraire ?
Le titre et le sujet de cette comédie, joliment troussée par Mytic et Hugo Rezeda, semblaient nous promettre qu’elle allait être une satire politique visant principalement Charleroi. Si quelques allusions à ce sujet sont bien amenées, il n’y a dans ce texte rien de bien méchant concernant l’ancien fief socialiste et l’on reste à ce niveau un peu sur sa faim…
Donc, la satire se situe ici au niveau de généralités bien connues. Le but des auteurs est avant tout de faire rire et ils y parviennent très bien. L’intrigue et les dialogues nous laissent un goût de déjà vu dans de nombreuses autres comédies de boulevard (notamment chez Robert Lamoureux). Rien de neuf, aucune surprise donc mais un art comique de bons faiseurs qui ont parfaitement compris et assimilé toutes les ficelles du métier. A ce point de vue, une de leurs œuvres précédentes, « Couvre-feu » (jouée également au Vaudeville il y a deux ans) nous paraissait nettement plus originale.
Mais ne boudons pas notre plaisir. La réalisation de ce spectacle (par Hugo Rezeda lui-même. Décidément voilà un homme-orchestre particulièrement doué) est d’une grande qualité. Le rythme est parfait. La caractérisation des personnages, soignée, la caricature, nuancée à souhait, les gags irrésistibles , l’interprétation, de premier plan et les coups de théâtre amenés avec une aisance remarquable, réjouissante par sa justesse et son efficacité. Bref un tout bon spectacle s’inscrivant dans un décor riche en éléments et en détails, savoureux lui aussi.
Dans la distribution, Hugo Rezeda, encore lui (ce petit bonhomme a quelque chose de diabolique !) se taille la part du lion en interprétant avec une facilité, une crédibilité, un métier déconcertants les deux rôles des sosies, l’échevin arriviste, antipathique, agressif et l’ouvrier communal naïf (pas tant que cela vers la fin) et débonnaire. Ses passages rapides d’un personnage à l’autre sont spectaculaires et constituent l’attrait majeur de cette soirée pour un public médusé et hilare. C’est une remarquable performance (et je pèse mes mots !). Sa double prestation aurait pu à elle seule convaincre les spectateurs de la qualité de la soirée. Pourtant, le reste de l’affiche est parfaitement à la hauteur. Beaucoup découvrent ici certains comédiens de la Ruelle aux Baladins dont l’excellent Alain Rochette. Dans l’emploi du bourgmestre au passé douteux et au présent agité, inquiet et opportuniste, on ne peut rêver mieux. Voilà un interprète au métier très mûr qui sait que même et surtout dans un vaudeville où la psychologie des personnages n’est pas l’élément essentiel, il convient de ne pas faire le guignol mais de jouer vrai avec simplicité.
Nous avons été impressionnés par le punch, le rythme, la variété des attitudes de Pierre Henry dans le rôle d’un échevin dominateur, manipulateur, magouilleur à souhait. Ce comédien est fort jeune ou, du moins, il le paraît pour parvenir à une telle intensité dans ce qu’on peut considérer comme la locomotive de ce spectacle et pourtant il pourrait rivaliser avec des acteurs plus chevronnés habitués à ce genre d’emploi. Bravo !
Micheline Martin (l’épouse du bourgmestre, spécialiste en création d’ASBL loufoques et inutiles) a un sens du comique délicieux et son jeu, volontairement décalé, est d’une truculence qui fait mouche à chacune de ses envahissantes apparitions. Aurélie Lejeune et Bruno Sauvage complètent avec bonheur cette fort belle distribution.
Un spectacle à voir surtout pour la saveur et la drôlerie de la mise en scène comme pour celles des interprètes.
Michel N’Diay

Jacques a dit
Par Michel N'Diay
La comédie douce amère de Marc Fayet « Jacques a dit » tourne autour des révélations supposées d’une mystérieuse cassette envoyée de l’étranger à un groupe de copains et copines de longue date par L’un des leurs, un certain Jacques qui, par ce moyen, tire un peu les ficelles de l’intrigue sans pourtant jamais apparaître sur le plateau. La pièce, joliment primée lors de sa sortie parisienne, ne manque pas de qualités.Avec un certain cynisme où le rire grinçant est souvent au rendez-vous, Marc Fayet y peint, souvent en gros traits certes mais avec une belle efficacité, une série contrastée de personnages que les interrogations et les craintes par rapport aux fameuses révélations amènent à trahir leurs travers et leurs faiblesses mais aussi à adopter des attitudes critiques particulièrement féroces face à leurs soi-disant « amis de toujours ». Cette assez bonne étude de mœurs rappelle un peu, sans l’émotion et sans doute avec moins de finesse et d’humanité, « Le jeu de la Vérité », excellent spectacle donné par le Vaudeville la saison dernière.
On connaît les qualités et la maîtrise de Philippe Vincent qui est un peu devenu le metteur en scène attitré de la maison. On est plus dubitatif devant son travail de direction d’acteurs dans « Jacques a dit » qui réunit pourtant une belle brochette de comédiens, certains connus, d’autres moins. Si, dans l’ensemble, il paraît avoir bien amené ses gens à traduire les réactions et les sentiments justes des personnages, on se demande si tous ont bien suivi à la lettre ses instructions ou si des choix curieux d’interprétation et de rythme viennent plutôt de lui. Le spectacle tient la route mais de façon inégale car, à beaucoup de moments, des temps trop longs, des silences peu naturels entre les répliques ralentissent inutilement le propos et affaiblissent l’intérêt qu’on peut avoir pour ce texte.
Une comédienne comme Angelica Ferullo, que l’on connaît bien et qu’on apprécie, donne ici de son personnage un côté trop uniformément dur et négatif, ce qui nous paraît assez réducteur par rapport à ses possibilités réelles. Dans le rôle d’une épouse qui ne fait pas vraiment partie de la bande d’amis, Nathalie Pappi a une belle présence muette qui correspond bien au personnage faussement discret et impersonnel qui est le sien. Cependant, ses interventions parlées, assez justes au niveau interprétation dans l’ensemble, sont systématiquement en-dessous du ton et donc à peine audibles. Jouer la discrétion cinéma, l’intimité, c’est très bien mais il est essentiel que l’actrice comme son directeur d’acteurs veillent à ce que les répliques soient parfaitement perceptibles. Etant donné que le spectacle a lieu dans l’agréable proximité scène-spectateurs de la petite salle, cette exigence ne doit pas demander un effort particulier ni un organe puissant. Dommage qu’à cause de cette émission trop faible, Nathalie Pappi rate sa sortie, un monologue pourtant très important réclamant relief et intensité.
Dans l’emploi, il faut bien le dire, difficile, de l’ex-alcoolique sevré trouble-fête insolent de cette réunion, Xavier Percy a fait (ou on lui a fait prendre) une option excessive en permanence, difficile à soutenir pour lui comme pour le spectateur. Il démarre tout en force, hurlant la plupart du temps, gesticulant et grimaçant sans arrêt, ce qui l’empêche d’apporter des nuances à son jeu et une évolution crédible à son rôle. C’est le personnage qui doit être en décalage (un peu) par rapport aux autres intervenants, pas le comédien. Ce dernier donne vraiment l’impression de jouer dans une autre pièce…
Julie Basecqz, Georges Leglise et surtout Guiseppe Maligieri qui s’insinue sans effort apparent et sans surjeu dans la peau de celui qui, falot et naïf, doute constamment de lui et fait gaffe sur gaffe nous ont convaincus davantage bien qu’ils soient eux aussi parfois mal à l’aise dans les ralentissements du rythme qui paraissent leur avoir été imposés.
« Jacques a dit » se joue jusqu’au 30 octobre.
Michel N’Diay

Rire constant garanti : « Panique au Plazza »
Par Michel N'Diay
On sait que depuis ses origines, le Théâtre du Vaudeville est passé maître dans le spectacle de divertissement, en l’occurrence le « Boulevard ». Cette vocation première ne l’empêche pas de programmer régulièrement des pièces à thème plus « sérieuses » et « profondes ». Entre ces deux genres, on ne se prononcera pas sur celui qui demande le plus de répétition et de travail. Nous ne sommes pas sûrs que ce soit le théâtre dit sérieux. Les difficultés, la virtuosité (et je pèse mes mots) exigée de tous les protagonistes d’une production comme celle de « Panique au Plazza, proposée en ce moment, suscitent notre admiration pour ceux qui s’y livrent en mouillant carrément leur chemise au sens propre comme au figuré.
Cette comédie de Ray Cooney que le Vaudeville avait déjà montée il y a quelques années avec un réel bonheur sous le titre « Tout, tout mais pas ça ! », est présentée ici dans la version réécrite pour Paris par Christian Clavier avec de savoureuses adaptations aux personnalités françaises du gouvernement Sarkozy…
On apprécie toujours de voir dans des situations cocasses dont ils n’arrivent pas à se dépêtrer, des hommes de pouvoir. Ca les rapproche de l’humain et l’homme de la rue se dit qu’il y a quand même une justice et qu’il n’est pas le seul à avoir des ennuis.
Avec une malice presque sadique et débordante d’imagination, Ray Cooney place un ministre en vue, Monsieur Coïc (patronyme proche d’un autre mot à peu de choses près semblable que les péripéties de l’action ne lui permettront jamais d’atteindre) dans l’appartement de luxe d’un hôtel, où sont censées se passer ses relations extraconjugales avec Mme Benamou, chargée de mission de Martine Aubry…La présence d’un cadavre (petit clin d’œil à la comédie policière) et l’intervention forcée d’un secrétaire particulier coincé et timoré chargé de tout mettre en œuvre pour éviter le scandale vont déclencher une succession machiavélique de quiproquos et de rebondissements frénétiques. Accrochez vos ceintures, ça décolle assez vite et vous transporte dans la plus incroyable montagne russe du rire.
Le jeune metteur en scène Hugo Rezeda est parvenu à régler tous les chassés-croisés de gens qui, en principe, ne doivent pas se rencontrer et changent régulièrement d’identités et de fonctions avec le respect d’un rythme virevoltant qui emporte tout ce monde dans une acrobatie verbale et physique de plus en plus performante. Sa direction d’acteurs a amené chacun à typer fort joliment son personnage mais il a aussi imprimé sa patte par des idées de mise en scène, des trouvailles tout à fait efficaces.
Le spectacle s’inscrit dans un décor sobre et élégant conçu par Michel Beaudry qui a choisi des teintes grège tout ce qu’il y a de plus tendance. Notons le soin parfait apporté à la conception de la porte dégradée de l’appartement d’en face. Faire de la scénographie, c’est aussi avoir le souci du détail. La distribution est dominée par le duo très contrasté formé par Alain Lackner (le ministre) et Angelo Montesi (Jean-Louis Bonnot, son secrétaire). Le sérieux de départ de Lackner, son impression d’homme de pouvoir solide et peu scrupuleux rendent d’autant plus drôles par la suite, non seulement la dégradation de son personnage dans l’angoisse fébrile et l’excitation grandissante mais aussi l’opposition avec le look très différent, effrayé et maladroit de Montesi. Ce dernier crée vraiment un personnage qu’il enrichit par une succession grandissante et volontairement répétitive d’expressions, de mouvements de bravoure désespérés, de tics nerveux qui emportent l’adhésion complète du public.
Le reste du casting est également très bon : Sandrine Henry, qui, s’impliquant adroitement dans les situations comiques du duo précité, ne se départit jamais de son charme naturel ; André Corbisier, directeur très présent, vieille France (ou vieille Angleterre comme on voudra) et guindé à souhait ; Julien Mutombo, un garçon d’étage irrésistible à la présence comique souriante et opportuniste, drôle à chacune de ses courtes mais nombreuses apparitions ; Olivier Clément, mari jaloux impressionnant de puissance physique et colérique ; Danila Di Prinzio, excellente comme d’habitude dans l’emploi de l’infirmière et la toute bonne Aline Danau (Mme Coïc) qui, arrivant tard dans la représentation, parviennent à faire évoluer leur personnage en peu de temps et enfin Angela Scarabaggio, une femme de chambre espagnole à la nature affirmée.
Nous aurons une pensée toute spéciale pour le faux cadavre, détective privé amnésique joué par Bruno Sauvage dont on admire la souplesse physique incroyable et qui devient une véritable marionnette soumise à rude épreuve par ses partenaires. Ce n’est vraiment plus un petit rôle !
Si vous avez envie de rire toute une soirée, vous avez la possibilité de le faire à l'espace Marignan jusqu’au 10 octobre.
Michel N’Diay

L'Initiatrice
Par Michel N'Diay
« L’initiatrice » : Culture, que de crimes on commet en ton nom !
Née de la collaboration entre l’actrice noire Babetida Sadjo et de l’auteur, comédien et metteur en scène Pietro Pizzuti qui, l’une comme l’autre ressentait l’impérieux désir de porter à la scène le problème scabreux et douloureux de l’excision, la pièce « L’Intiatrice » est une réussite complète, un spectacle bouleversant que tout le monde doit voir et qui est présenté en ce moment à l’Espace Marignan par le Théâtre Le Public. Cette pratique ancestrale qui nous paraît à nous occidentaux abjecte et qui consiste à couper le clitoris et à coudre ensuite le sexe de la femme provoque non seulement la privation pour elle du plaisir sexuel, uniquement réservé à l’homme dans pratique, mais aussi des douleurs effrayantes, des infections et complications parfois mortelles. La pièce, rencontre de deux civilisations, de deux cultures, d’une femme noire et d’une blanche, dénonce avec force cette pratique barbare de mutilation infligée aux filles, perpétuée par les femmes et imposée par les hommes.
Adama a échappé à ce passage rituel horrible et vient pousser son cri de révolte non seulement parce qu’elle veut faire prendre conscience que cette horreur doit cesser mais aussi pour exprimer d’autres souffrances de la fille non excisée. N’ayant pas subi cette mutilation, elle est exclue de la communauté, devient une paria, une moins que rien pour les siens.
Le débat s’ouvre entre Adama et la femme blanche qui est médecin et qui pense qu’il faut dénoncer bien sûr cet acte insoutenable mais qui, plutôt que celui-ci se déroule, au péril de la vie des femmes dans de grandes douleurs, a opté pour le « moindre mal », celui d’aider l’exciseuse à pratiquer « l’opération » avec une assistance médicale compétente et sûre…
L’une, vivant dans la chair des siennes ce mal absolu, veut qu’on l’interdise partout et tout de suite. Etant donné qu’elle se pratiquerait quand même dans la clandestinité, l’autre pense qu’il faudra du temps pour que l’excision soit considérée dans toutes les mentalités comme une « coutume » à condamner…
Pourquoi cette pièce est-elle superbe ? Pas seulement parce qu’elle dénonce ouvertement l’excision dans un grand cri de révolte mais parce que le texte, par ses qualités, transcende le sujet au-delà de la simple description et de la colère révoltée qu’il engendre. On entend bien sûr la douleur, à plusieurs niveaux, de deux femmes et l’explication crue du phénomène mais la pièce est aussi fort subtilement un affrontement psychologique entre la Blanche et la Noire dont va naître une amitié et une complicité croissantes. Le langage de Pizzuti se mélange au récit concret, violent où on appelle un chat un chat, mais aussi à l’évasion poétique, brassage profond et sublime de sentiments.
La démarche de l’écrivain est en étroite communion avec la mise en scène à la fois sobre et délicatement recherchée de Guy Theunissen, un directeur d’acteurs dont il est inutile de rappeler les éminentes qualités. Les mots et leur « mise en corps et en gestes » débouchent sur une esthétique sensuelle où, parfois sur fond de films couleur en triptyque, le toucher, la caresse, la fusion des corps rejoignent en parfaite harmonie, les idées ou les mouvements des protagonistes. On sait que, dans sa longue et brillante carrière, Pietro Pizzuti s’est souvent frotté à la danse. Cette dimension chorégraphique intervient donc ici avec beaucoup de bonheur pour habiller ses phrases et ses situations.
La pièce est forte. Parmi ses moments les plus forts, la description enchantée mais réaliste du premier rapport sexuel d’Adama avec l’homme qu’elle aime, de cette volupté dont la plupart de ses semblables sont privées et qu’elle découvre avec une fraîcheur et un bonheur absolus est de toute beauté. L’évocation du rapport sexuel plus « évolué » et plus complexe de la femme blanche avec son amant disparu ne l’est pas moins car cette histoire, c’est aussi une exaltation sans fard et sans honte de la jouissance et de la volupté, n’en déplaise à notre morale judéo-chrétienne. Le plaisir qu’on offre et qu’on s’offre est beau et bon. Seule la douleur qu’on s’inflige ou qu’on inflige aux autres est laide et honteuse…
Quant aux deux comédiennes, elles sont tout simplement merveilleuses de vérité, d’émotion et de variété subtile. L’intériorisation des sentiments et des passions contenues chez Florence Crick fait écho à l’explosion débridée des révoltes, aux éclats de rire irrésistibles, aux candeurs désarmantes de Babetida Sadjo. Leur complicité progressive et de plus en plus intense nous touche au plus profond de notre être. Je leur dis « Merci » pour cela.
N’oublions pas que l’excision ne se pratique pas uniquement en Afrique mais des milliers de cas existent chez nous, à quelques pas de nous, dans un pays démocratique qui garantit en principe l’égalité de l’homme et de la femme, l’interdiction de la torture et des mutilations, l’accès au bien-être. La plupart du temps, notre justice et une majorité de nos politiques se taisent et n’interviennent pas au nom du « respect » (!!!) des valeurs « culturelles » d’une communauté. On sort de cette représentation en ayant envie de crier, non, de hurler comme Adama. Ceux qui n’entendront pas ce cri, perceptible jusqu’au 2 octobre, passeront à côté d’une chose théâtrale et humaine de tout premier plan.
Michel N’Diay

Oscar
Par Michel N'Diay
Oser monter « Oscar » de Claude Magnier peut paraître plutôt audacieux
tellement la pièce est liée au souvenir éblouissant de l’interprétation de
Louis De Funès. Pourtant, le Vaudeville nous a prouvé que non seulement il en avait l’audace mais aussi les
moyens. Tout d’abord il faut
saluer chapeau bas la scénographie magnifique de Michel Beaudry qui nous
replonge merveilleusement dans l’atmosphère très « nouveau riche »
d’un intérieur bourgeois de la fin des années 50. D’un mélange audacieux de
couleurs réparties en taches ou en bandes dans une association presque
almodovienne, elle constitue une véritable création artistique de tout premier
plan aux résonances encore ravivées par une bande son reprenant délicieusement
des standards de la chanson de cette époque « heureuse ».
Bravo !
S’y inscrit la mise en scène de Philippe Vincent qui maîtrise son sujet avec brio servant ce vaudeville un peu gros avec le même respect et la même inventivité que s’il s’agissait d’un chef-d’œuvre. Nous ne résistons pas au désir de citer Philippe Vincent, le maître d’œuvre lui-même, tellement sa prose dans le programme nous fait rougir d’envie par sa pertinence et sa qualité ! « Oscar, assurément, est un classique du rire. Bien sûr, il n’a pas la profondeur des pièces de Molière. Il n’a pas l’acidité féroce des pièces d’Anouilh, la modernité des pièces de Beckett. Mais il a le rythme du premier, l’aisance des dialogues du second et le sens de l’absurde du troisième… »
On ne peut dire mieux. Mettre dans une direction d’acteurs ces trois qualités fondamentales tout en évitant d’en faire trop et de copier De Funès donne un résultat des plus convaincants. Ajoutez à cela la justesse d’un casting remarquable entraîné par une locomotive comme Georges Léglise et vous offrez une soirée de grande qualité. Petit bémol au départ : des mouvements de va-et-vient un peu répétitifs du personnage central faisait un rien craindre pour la suite des hostilités comiques comme si la mécanique peinait un peu à prendre son rythme de croisière avant de nous emporter. Bien sûr Georges Léglise ne peut s’empêcher dans sa gestuelle de rappeler quelques traits propres à De Funès mais il ne s’agit que de doux clins d’œil au public et jamais de charge dans la caricature. Il imprime à la représentation un rythme propre, trépidant, léger, jamais outré. Pour tenir tête à cette force de la nature en épouse snob, fofolle et volubile, Kathy De Stercke fait merveille dans une interprétation personnelle de classe qui fait presqu’oublier les Claude Gensac et autres Yvonne Clech.
A nouveau, Georges Kesselidis nous surprend en nous donnant encore une autre facette de ses possibilités. Il inscrit son aspect de fort à bras dans la personnalité assez subtile, trouble et rusée de Martin non sans une jolie dose d’humour pince-sans-rire. Véritable contre-emploi solidement assumé au service du rire, Eric Mahieu prête avec une générosité sans complexe sa « plastique » rondouillarde et courtaude au personnage caricatural du masseur. Céline Scohier développe une belle énergie et une naïveté convenue mêlée de duplicité dans le rôle de l’héritière Barnier. Mélissa Pire joue une bonne se muant en baronne avec une insolence, un flegme et un côté dragueur qui enrichissent manifestement le personnage. Que dire de Danila Di Prinzio sinon qu’elle est parfaite, ce qui semble devenir pour elle une habitude ? Quant à Aline Danau, la nouvelle bonne, mère de la fille inconnue de Barnier, et Benoît Anciaux (Oscar, le chauffeur fuyant constamment et réapparaissant comme un diablotin sorti de sa boîte), ils ont la tâche difficile de prendre le train surchauffé en marche et ils le font avec aisance et vérité.
Nous n’hésitons pas à terminer ce billet par la conclusion du metteur en scène lui-même (n’oubliez pas d’acheter le programme rien que pour ça). « Nous avons essayé d’être à la hauteur. Nous avons travaillé parce que le rire est une école d’exigence, de discipline et de folie… Il n’est pas difficile d’être fou ; il n’est pas difficile d’être discipliné ; il est rare d’être fou et discipliné… » Voilà une discipline qui nous a fait passer une soirée des plus agréables. Merci !
Michel N’Diay

Le Tartuffe ou l'imposteur
Par Michel N'Diay
« Tartuffe » au Marignan
C’est toujours une gageure de monter un Molière célèbre comme ce « Tartuffe » tellement la plupart des spectateurs ont en mémoire de nombreuses références d’interprétation, tellement aussi ils attendent et connaissent les scènes principales et les répliques phares de l’ouvrage. Philippe Vincent nous en propose une version qui, pour être personnelle, n’en reste pas moins classique. Il a su driller sa longue distribution assez homogène avec plus ou moins de bonheur à l’exercice difficile de l’alexandrin, ce qui, à l’heure actuelle où l’on malmène impunément la langue française, constitue déjà une réussite. Quel plaisir de réécouter ce texte d’un virtuose des mots et des idées du Grand Siècle !
Le décor est particulièrement superbe, large, fournissant un vaste espace scénique pour de beaux et élégants déplacements, des entrées et des sorties multiples. Il évoque plus un patio du sud de la France et de l’Espagne que l’intérieur d’une riche maison bourgeoise parisienne du XVIIème siècle. Choix apparemment gratuit mais qui ne nuit en rien à la représentation de cette œuvre, au contraire. Bien que brillant, ce spectacle n’en comporte pas moins des faiblesses récurrentes et suscite parfois la perplexité du spectateur. On connaît la règle classique des trois unités et Philippe Vincent a voulu ici particulièrement illustrer celle du temps.
L’action se déroule donc en une journée, de l’aube à la soirée. Les éclairages, particulièrement chiches dans une bonne partie du début et dans la dernière de la représentation, illustrent ce principe et nimbent la représentation d’une belle atmosphère esthétique. Revers de la médaille, pendant ce début et cette fin, les acteurs sont plongés dans la pénombre. Nous ne pensons pas que le rôle d’un metteur en scène soit de priver les spectateurs des expressions du visage de ses comédiens et il y a moyen de laisser ceux-ci visibles même en évoquant le lever du jour comme la tombée de la nuit. Les costumes sont somptueux, de couleurs et de facture remarquables mais il est un peu dommage qu’on ne les distingue vraiment parfaitement qu’au salut final où le plateau est enfin pleinement éclairé.
La virtuosité dans le rythme de la restitution d’un texte est une qualité qui ne doit pas être cultivée à outrance sans être porteuse de signification. Or, le spectacle se déroule ici, principalement dans toutes les scènes venant avant l’apparition de Tartuffe, à une allure d’enfer. Cette précipitation constante, où l’on admire les prouesses d’énergie et de dynamisme de la plupart des interprètes, est trop systématique et favorise presqu’exclusivement la vitesse au détriment de la nuance et même, à certains moments, de la compréhension du texte.
C’est un peu dommage, car des comédiens de valeur comme Guiseppe Maligieri, fort bien travesti en Mme Pernelle, et Stéphanie Leclef, une ravissante Dorine, dans leurs scènes fort longues, sont ceux qui souffrent le plus de ce défaut et ne peuvent, en manquant ainsi de temps et de respiration, mettre vraiment en valeur les qualités qu’on leur connaît. Cette course éperdue est-elle due à la volonté du metteur en scène, à sa difficulté de canaliser l’enthousiasme manifeste de ses comédiens ou aux acteurs eux-mêmes ? Nous ne nous prononcerons pas à ce sujet. Sur le plan des indications de mise en scène, certaines nous laissent perplexes et nous paraissent excessives ou gratuites. Les coups de bâtons incessants donnés à tout le monde par Madame Pernelle, Cléante faisant une cour très physique à Dorine… On sait que toutes les servantes de Molière sont particulièrement familières et insolentes avec leur maître mais la vision de celle-ci donnant des coups de balais à Orgon, lui tirant la moustache ou lui caressant les cheveux ne nous paraît guère plausible. Malgré les restrictions émises, on notera que l’ensemble des comédiens possèdent bien leur texte et évoluent avec une grande liberté apparente à travers tout le plateau. Des gens comme Angelo Montesi (Cléante) et Max Launoy (Orgon), qui sont plutôt des habitués d’un autre type de répertoire, tirent finalement assez bien leur épingle du jeu dans l’exercice difficile de ce classique. Nous avons particulièrement apprécié la prestation de Jérémie Siska (Valère) parce que justement, dès son apparition, il semble un des rares à avoir échappé à la sensation de précipitation générale de départ et à respirer son texte avec plus de retenue et d’élégance.
Mais la palme de l’interprétation revient sans conteste au couple (si l’on peut dire) Tartuffe-Elmire qui semble avoir bénéficié d’une attention toute particulière de la part du directeur d’acteurs. Même si l’on retrouve entre eux un principe récurrent chez Philippe Vincent, celui de longs silences qui ne peuvent être meublés que par des comédiens doués (et ceux-ci le sont), sa façon de faire rendre aux deux acteurs principaux toute la saveur subtile du texte autant que son élégance et sa psychologie est un régal. Le duo, on dirait même le duel entre Alain Lackner et Graziella De Villa est un mélange de grandeur, de souffle et de passion contenue. Lackner apparaît ici en authentique amoureux d’ELmire et, par moments, on en oublie même sa duplicité, sa perfidie que le comédien distille pourtant avec autant de mesure que de brio. Alors que leurs personnages ne sont jamais complices, on devine derrière cette interprétation à deux, une complicité humaine et dramatique qui en magnifie les qualités. Même si on se dit que l’on connaît trop cette pièce, rien que ces affrontements de toute beauté du couple De Villa-Lackner valent le déplacement. Jusqu’au 27 mars au Marignan.
Michel N’Diay

Le dieu du carnage
Par Michel N'Diay
Jusqu’au 13 février, l’Espace Marignan présentait « Le Dieu du Carnage », une production
du Théâtre le Public. La réputation de Yasmina Réza n’est plus à faire. Il y a
une semaine, on proposait ici même « Art » qui est peut-être son
chef-d’œuvre. Cette pièce-ci
relate, analyse, décortique le comportement, très civil, assez conciliant
d’abord de deux couples essayant de régler une mésaventure finalement assez courante.
Le fils du ménage Reille a frappé avec un bâton celui de Monsieur et Madame
Houillé. Quoi de plus banal me direz-vous ? Y a-t-il là matière à écrire
une pièce ? Douter de l’opportunité de cette démarche, c’est mal connaître
La malice de l’imagination et du sens de l’observation de Yasmina Reza. Les
époux Reille sont reçus chez les Houillé pour une explication sur les
différentes attitudes à adopter face à la victime et à l’agresseur et sur les suites à donner à cette affaire.Même si les pères ont tendance à minimiser chacun à leur manière les faits et à temporiser par rapport au raisonnement justicier et jusqu’auboutisme de la mère de l’agressé et à la douceur au début très soumise de Mme Reille, la tension qui monte et redescend sans cesse, finit par prendre une ascension vertigineuse dans la violence verbale et même physique, le débat se plaçant non plus au niveau de la rixe enfantine mais à celui des problèmes des deux couples eux-mêmes. On se dit que cette escalade est un procédé un peu évident pour garder ensemble le temps d’une pièce ces quatre personnes qui, on le suppose, dans la réalité, se seraient séparées assez vite, problème réglé ou pas. Cependant, ce qui pourrait tourner au drame mais qui, grâce à l’ironie irrésistible de l’auteur, reste une comédie féroce mais toujours drôle, permet de voir le vernis de civilité et de bonne éducation de chacun s’effriter pour laisser apparaître divers travers, beaucoup de mauvaise foi, ainsi qu’une agressivité trop longtemps contenue.
On a cependant l’impression que dans ce « Dieu du Carnage », écrit en 2007, on retrouve des redites dans les procédés, l’écriture, la façon de gérer un conflit déjà présents dans « Art », créé en 1994. Mais ce sentiment de réutilisation des mêmes ingrédients exploités de façon plus symbolique, plus universelle dans « Art », ne nous a pas empêchés d’apprécier à nouveau la force de l’écriture de Mme Réza et surtout l’excellence de l’interprétation de quatre comédiens au sommet de leurs moyens sous la direction de Michel Kacenelenbogen, sobre et vraie, équilibrée jusque dans les moments scabreux de « bagarres ».
Véronique Biefnot est tout à fait remarquable dans son rôle d’éducatrice, de moralisatrice contenant mal sa volonté d’avoir raison et de faire justice derrière une façade de bonnes manières qui s’effrite dans une progression très subtile. Elle ménage dans une bonne partie de la pièce un véritable suspense pour le spectateur qui se demande « mais quand va-t-elle craquer et cesser de dominer le débat ? » Quand elle craque, en grande partie comme pour sa partenaire sous l’effet de l’alcool, elle nous offre quelques beaux numéros d’actrice où le comique reste empreint d’émotion.
L’évolution de Valérie Lemaître, une épouse apparemment douce, obéissante et conciliante au départ est encore plus spectaculaire et contrastée jusqu’à sa jubilation dans le noyage du gsm (quelle critique de l’usage abusif de cet instrument maudit dans les relations humaines !) et les quatre vérités lancées à son mari et à l’époux de l’autre. C’est savoureux ! Côté masculin, d’une nature de comédien très différente, l’un plus contenu, réservé, cachant mal son désintérêt pour un débat qui n’a pas l’air de le concerner mais faisant preuve très vite d’un flagrant manque d’éducation (l’omniprésence de son gsm avec lequel son jeu jongle magistralement), l’autre plus terre à terre, relativisant les choses jusqu’au moment où ils craquent tous les deux et énoncent avec cynisme une vision bien négative et rudimentaire du mariage et de la famille, Damien Gillard et Olivier Massart maîtrisent eux aussi merveilleusement l’évolution plus attendue de leur personnage. Certes, une nouvelle fois, un beau moment de théâtre.
Michel N’Diay

Amitiés sincères
par Michel N'Diay
« Amitiés sincères»: Un grand moment de l’histoire du Vaudeville. Depuis le début de la saison à l’Espace Marignan se côtoient le programme de spectacles importés du Théâtre le Public et ceux de la saison propre du Vaudeville, ces productions prenant place dans la petite ou la grande salle, selon l’intimité ou la grandeur du plateau requises pour l’ouvrage, selon aussi peut-être le nombre de spectateurs attendus. Avec «Amitiés sincères» de François Prévôt-Leygonie et Stéphan Archinard, à l’affiche en ce moment, le Vaudeville, qui, comme son nom l’indique, s’est surtout fait une spécialité d’un certain style de théâtre léger, semble rivaliser ici avec le choix de pièces plus profondes propre au Public. Cette comédie dramatique à tendance psychologique comporte certes pas mal d’éléments drôles dans les réparties et l’observation des faiblesses de ses personnages mais ceux-ci ont été écrits avec une réelle profondeur et une intelligence subtile.
L’intrigue que nous ne révèlerons pas de peur de priver les futurs spectateurs de la découverte de deux surprises de taille qui sont là pour apporter une émotion grandissante en cours de spectacle, se base sur la longue relation d’amitiés de trois copains d’enfance qui se réunissent régulièrement, bien qu’ayant chacun une nature et une personnalité si incompatibles avec celles des autres qu’on se demande vraiment ce qu’ils foutent ensemble et comment ils arrivent à s’entendre. A vrai dire, ils ne s’entendent pas du tout, chacun se moquant ouvertement des travers des autres ou critiquant, agacé, leurs manies et leurs excès. On se dit que le sujet reliant trois amis de longue date et les confrontant dans leurs différences exacerbées ressemble un peu au trio de «Art» récemment présenté par le Public ou encore à celui du «Jeu de la Vérité» proposé comme deuxième spectacle de la saison du Vaudeville. Je pense que cette similitude de sujets dans la programmation est plus le fait du hasard que d’une volonté délibérée des directeurs mais quelle belle trilogie d’une réflexion sur l’amitié entre hommes!
Si l’écriture de cette pièce est intéressante et émouvante, sa mise en scène et son interprétation le sont encore plus et ce spectacle puissant et profondément réfléchi constitue sans doute l’un des grands moments de l’histoire du Vaudeville. La conduite du spectacle et la direction de comédiens de Philippe Vincent sont d’une sensibilité et d’une intelligence totalement au service du texte et de la psychologie des personnages. Il y a une véritable respiration de la représentation où même les temps souvent longs de silence sont intensément habités. Même si tout paraît ici naturel, on imagine tout le travail qu’il y a derrière tout ça pour amener chaque comédien non seulement à donner le meilleur de lui-même mais même à se surpasser pour le plus grand plaisir et la plus grande émotion du spectateur.
On est béat d’admiration devant les performances de Georges Léglise et de Max Launoy que l’on applaudit généralement dans un répertoire différent, celui de la comédie de boulevard, qui, pour être plus léger, n’en est pas moins inférieur en qualité et en difficultés. Utilisant son énergie débordante, mise habituellement au service des rebondissements duressort du rire, pour servir ici les nombreuses sautes d’humeur, révoltes et autres colères de ce personnage à la personnalité d’écorché vif camouflée derrière une conduite tatillonne à l’excès et l’expression d’une culture livresque à travers d’innombrables citations latines, Georges Léglise offre une large palette d’expressions dramatiques où son talent se révèle pleinement. Quant à Max Launoy, prêtant sa nature généreuse au personnage bourru, emporté, bon vivant, bourré de préjugés de Walter, il est tout simplement stupéfiant, tout autant naturellement drôle, délicieusement humain que contradictoire mais surtout bouleversant. Il s’agit sans doute là d’une toute grande prestation, peut-être la plus belle de sa carrière!!!
Arrivant en cours de représentation, pour venir révéler deux vérités terribles, Danila Di Prinzio doit exprimer d’emblée une souffrance à son comble. Elle trouve pour le faire la juste mesure qu’il faut et est d’une crédibilité parfaite. Pour elle aussi, il s’agit sans doute de sa plus belle performance. Elle est jeune. On lui en souhaite d’autres et on l’en croit capable. Si ce qu’on admire le plus chez Hugo Rézéda, c’est cette aisance toute personnelle à prendre possession d’un plateau et à y évoluer avec le plus grand naturel ainsi qu’ un charisme léger qui s’impose d’office, il sert aussi avec un jeu vrai et simple les emportements, les colères, les contradictions du jeune homme qui symbolise une sorte de conflit de générations par rapport à son frère aîné.
Graziella De Villa n’a qu’une seule scène pour exprimer toute la douleur pudiquement contenue d’une femme blessée et trompée. On imagine combien ce doit être difficile d’entrer à froid ainsi dans l’atmosphère surchauffée depuis plus d’une heure de ses partenaires. Elle le fait avec une économie et une maîtrise de moyens remarquables. Quelle force d’expression dans ses regards, jusque dans ses silences dont on ne ressent pas la longueur peut-être excessive tellement ils sont brûlants de signification. Doit-on ajouter que, comme d’habitude, le décor est superbe et que, par son atmosphère palpable, il est le sixième interprète de cette fort belle pièce. Alors, même si la formule est malheureusement trop galvaudée, voilà un spectacle à ne pas manquer! (jusqu’au 20 février)
Michel N’Diay

Art
Par Michel N'Diay
Un trio magnifique pour une pièce
qui ne l’est pas moins : « Art » au Marignan.L’Espace Marignan nous convie en ce moment à une fort belle démonstration de bon théâtre. Une fois de plus ! On connaît les qualités de « Art », cette pièce jouée depuis de nombreuses années par quelques-uns des comédiens les plus célèbres. Yasmina Reza y développe avec une virtuosité merveilleuse un art du dialogue, pour ne pas dire une véritable dialectique autour des façons d’aborder avec une certaine ouverture d’esprit ou, au contraire, de refuser catégoriquement l’art dit « moderne ». Toute l’intrigue tourne autour d’une toile acquise à prix d’or (60000 euros !) par un des membres d’un trio d’amis. Toile peinte en blanc. Le fond est blanc et si on le scrute avec attention, on peut deviner de fins liserés d’une autre nuance neigeuse. Cette interrogation à partir d’une forme d’expression abstraite minimaliste n’est pas neuve puisque, déjà en 1918, Malevitch fit sensation en proposant son « carré blanc sur fond blanc ». Mais la pièce ne s’arrête pas à ce refus de Marc d’accepter la sincérité du goût de Serge pour ce genre de tableau, ni au rejet des deux premiers par rapport à l’attitude mollement conciliante d’Yvan vis-à-vis de ce dilemme qui prend des proportions extraordinaires.
Yasmina Reza brasse beaucoup plus large et passe sous la loupe particulièrement grossissante tous les aspects des difficultés d’avoir, en amitié, une vision objective par rapport aux différences inhérentes à la nature humaine, à la relativité des points de vue personnels, à la tolérance, aux choix de vie, au désir d’avoir raison à tout prix même en reniant cette amitié et, après avoir abandonné la froide analyse logique, en laissant triompher la plus parfaite mauvaise foi. La concentration en une seule pièce de tous ces sujets et la sensation d’exagérations, d’outrances qu’elle génère, jointe à la simplicité limpide du style fait que cette comédie, qui flirte souvent dangereusement avec le drame sans jamais s’y enfoncer, est très drôle d’un bout à l’autre de ce trio cornélien. Cela apparaît presque comme une fable moderne dont la seule moralité résiderait dans le questionnement classique : qui a raison, qui a tort, où est la vérité et surtout la bonne attitude à adopter ?
Le grand Adrian Brine met justement en scène cette œuvre en paraissant s’amuser tout autant que l’auteur et que les comédiens eux-mêmes du tiraillement monstrueux que cette discussion occasionne. La justesse et la sobriété habitée de sa direction d’acteurs à la fois naturelle et raisonnée nous ont paru rejoindre parfaitement cet esprit de fable ou de conte moral à valeur universelle. La scénographie minimaliste et très esthétique (un panneau rouge, un bleu et un jaune) sert à merveille cette dimension particulière. Quant aux comédiens, ils sont tout simplement remarquables. On ne sait trop si cette impression de plénitude qualitative qui se dégage de leur jeu extrêmement personnalisé vient de l’excellence du casting -on se dit que, malgré l’adéquation parfaite de la nature et du style de chaque interprète avec ce qu’exige son personnage, chacun pourrait être tout aussi bon s’ils échangeaient leurs rôles- si cette sensation vient de l’efficacité de la direction d’acteurs ou du talent personnel de Messieurs Bernard Cogniaux, Pierre Dherte et Alain Leempoel, trois des meilleurs comédiens belges de leur génération. Quand on se pose ces trois questions, cela veut dire qu’un projet théâtral est parvenu à un haut degré de perfection. A voir à tout prix jusqu’au 3 février. Pour ceux qui aiment Yasmina Reza et tous les autres à qui je conseille de la découvrir, notez dans vos agendas, « le Dieu du Carnage » du même auteur au Marignan du 9 au 1 3 février.
Michel N’Diay

Cet enfant
Par Michel N'Diay
Marignan : du grand art pour évoquer la complexité douloureuse des relations parents-enfants
Combien il est difficile d’être un bon enfant ou d’être de bons parents. C’est un peu l’une des nombreuses réflexions que l’on fait en voyant cette pièce de Joël Pommerat, auteur français quadragénaire de grande valeur que d’aucuns considèrent comme le nouveau Koltès. Ce dramaturge n’est pas optimiste. Et pourtant, il prend son inspiration directement dans la réalité vivante, s’étant basé ici sur des interviews d’enfants et de parents. Autant de constats d’échecs dans l’apprentissage de la vie, l’éducation, la préparation du fils ou de la fille à être père ou mère à leur tour. Que de souffrances cachées ou éclatées venant de la petite enfance et des difficultés des relations entre les générations où les mêmes faiblesses, les mêmes regrets, les mêmes reproches et les mêmes erreurs perturbent le psychisme de chacun.
Au-delà de cette impression uniformément sombre que Pommerat peut donner de ces thèmes qui concernent tout le monde, ce qui fascine avant tout c’est la concision de son écriture pour cerner un sujet dans de très courtes séquences, d’aller droit au cœur de la situation, du drame, de toucher au vif avec une précision implacable comme un chirurgien avec son scalpel. C’est constamment bouleversant. Cependant ce texte ne passerait peut-être pas la rampe aussi bien s’il n’était servi comme ici par l’adresse, la sensibilité de l’un de nos tout grands metteurs en scène, Thierry Debroux.
Celui-ci a su, pour chaque scène parfois extrêmement délicate voire scabreuse, conduire ses comédiens avec une justesse absolue autant dans la mesure émotionnelle adéquate que dans l’expression corporelle et gestuelle des non-dits. Le travail d’acteurs est magnifique et vaut à lui seul le déplacement. Ce qui est admirable, c’est la facilité apparente avec laquelle chaque protagoniste impose subtilement un personnage pour ensuite s’en libérer et entrer aussitôt dans un autre, de caractère, d’allure, de condition, d’âge fort différents avec la même subtilité. Il y a des pièces, des metteurs en scène qui, grâce à leur art et à leur feeling, parviennent à nous démontrer, s’il en était besoin, combien certains de nos comédiens belges sont grands, sobrement talentueux et humblement au service de leur art. C’est bien le cas ici et nous ne détaillerons pas chaque prestation des merveilleux Rosalia Cuevas, Gaël Maleux, Claude Semal et Anouchka Vingtier tellement toutes leurs interventions se situent à un degré homogène de perfection à travers la palette variée des personnages vécus avec intensité. Voilà du tout bon théâtre !
Michel N’Diay.

Délit de fuites !
Par Michel N'Diay
« Délit de fuites », une ambiance festive bienvenue et
un casting réjouissant
En règle générale, la période de fin d’année rime avec joie, fête et surtout rire, le rire étant l’une des vocations revendiquées par le Théâtre du Vaudeville. Il y a cependant rire et rire. Le gros et le plus fin. Les saisons précédentes, on nous a parfois servi certaines pantalonnades qui ne tenaient pas tellement la route. Sans être particulièrement géniale, la comédie « Délit de Fuites » de Jean-Claude Islert est nettement plus valable que certaines programmations festives d’autres années. Cet auteur a su créer une histoire dont la complexité ne manque ni d’imagination ni de piquant. On ne sort bien-sûr pas vraiment du schéma classique mari, femme, amant mais la façon particulière dont Islert fait s’enchevêtrer les situations dans des imbroglios énormes mais efficacement drôles renouvèle quelque peu le cliché du trio ou du quatuor relationnel du Boulevard. Si vous allez voir la pièce, et je vous le conseille, prenez un peu patience au début car l’un des minimes délits de ces « fuites » est justement la prolixité et la longueur de la présentation des personnages et du démarrage de l’action. On nous dit que le metteur en scène Hugo Rezeda a fait des coupures dans le texte pour alléger un peu cette sensation de départ. Aurait-il dû ou pu en faire davantage ?
En début de deuxième partie, nous avons trouvé aussi un rien indigeste le dialogue long et répétitf entre les deux protagonistes masculins au sujet de la mallette. On comprend qu’Islert a voulu faire là un numéro dans le style très british « absurde, isnt’it » mais l’esprit « anglo-saxon » n’y est pas et assaisonné par un Français, le procédé paraît fade. Vous nous conseillez d’aller voir le spectacle, me direz-vous, et jusqu’à présent, on lit surtout des remarques plutôt négatives. Et les qualités alors ? Justement, il y en a et elles sont de taille. D’abord, cette comédie a le grand mérite d’offrir à la plupart des interprètes des numéros d’acteurs tout à fait savoureux. De plus, le casting est ici excellent. L’interprétation, aussi. On sait que Georges Leglise a parfois tendance à en faire trop dans ce genre d’ouvrage (il le reconnaît lui-même d’ailleurs) mais l’emprise du metteur en scène a permis de limiter tout dérapage. Georges domine avec son énergie débordante habituelle et avec aussi une belle maîtrise la duplicité de son personnage double (voire triple, l’aspect maître chanteur, celui du faux plombier et celui de l’amoureux qui essaie de rattraper ses erreurs sentimentales du passé…). La truculence du faux plombier dont il tient remarquablement l’accent espagnol tout en ménageant des retours intentionnels à son accent personnel est une sacrée performance. Soulignons qu’il ajoute à ses exploits de surface la nuance des quelques passages judicieusement tendres par rapport à la fille secrète.
Que dire de la prestation de Kathy De Sterke. Dans un emploi relativement ingrat, l’évidence de sa présence en scène, la beauté exceptionnelle de sa voix, de son articulation et de sa diction, le naturel d’un jeu jamais forcé, font que sa prestation coule de source. Voilà un sens professionnel de la sobriété sur lequel pas mal de vedettes parisiennes pourraient prendre exemple. Autre surprise agréable, Angelo Montesi. Cet acteur qui, jusqu’à présent, n’a pratiquement développé qu’une facette de ses possibilités dans des rôles de mecs à la fois caïd viril, fonceur et rigolard, nous a offert une prestation que l’on croyait aux antipodes de sa personnalité. Il revêt ici avec un réel talent l’enveloppe sensible d’un gars dominé par sa mère, un peu pusillanime auquel on attribue des responsabilités et des pulsions qui ne sont pas les siennes. Quel plaisir pour un amateur de théâtre de voir un artiste élargir le cadre de ses possibilités ! Alors, il y a aussi Madame Aline Danau. L’aura de cette comédienne qui a derrière elle, me semble-t-il, plus d’une quarantaine d’années de carrière dans l’opérette- Excuse moi, Aline, mais ça ne me rajeunit pas non plus- éclaire aussitôt le plateau de sa personnalité. Quelqu’un me disait « Quand elle entre en scène, on a l’impression que la pièce démarre vraiment ! » Et en effet, elle apparaît après le long tunnel de présentation dont nous parlions au début. Quelle ineptie involontaire de ce texte qui ose traiter de vieille cette dame qui, comme le diraient certains machos, « a encore de très beaux restes ». Et quels restes !!! Habillés avec une élégance légendaire. Elle assume avec panache la drôlerie de son personnage. Alors, messieurs et mesdames les « uniquement » comédiens purs et durs (pas tous heureusement) qui avez ce préjugé ridicule de croire que les artistes d’opérette jouent moins bien que vous, que dites-vous de ça ?
Danila Di Prinzio, la jeune fille maladroitement déterminée à retrouver son père (maladroit, le personnage, pas la comédienne !), la fraîche et fine Stéphanie Leclef, compagne faussement trompée et délicieusement détrompée, et Julien Mutumbo qui apporte, à la fin, sa couleur douce et sa présence sobrement impliquée à cette palette variée de comédiens agréables complétaient fort harmonieusement cette judicieuse distribution équilibrée. Et nous réservions le meilleur pour la fin, la direction assez remarquable d’Hugo Rezeda. Voilà un artiste que l’on peut qualifier de complet, comme il nous en fit brillamment la démonstration dans son remarquable spectacle de la saison dernière, « Couvre-feu » où il cumulait, avec un égal talent, les fonctions d’auteur, de metteur en scène et de comédien principal . Il exploite avec aisance le dispositif scénique remarquablement vrai, intelligemment bordélique pour faire bouger et vivre ses interprètes. Sa direction d’acteurs est efficace et exempte d’excès et de mauvais goût. J’aime beaucoup les finals enjoués et soignés. Après une bonne soirée où l’on quitte presqu’à regret une équipe aussi sympa de comédiens, c’est un peu la cerise sur le gâteau, une politesse que les acteurs font au public, un cadeau de plus. Alors comme numéro final ici, on est servi ! Ce montage avant le baisser de rideau est une idée géniale et je pèse mes mots. Il restitue la magie chaleureuse d’un final d’opérette sur la musique du « Chanteur de Mexico » de Francis Lopez avec des paroles adaptées au texte de « Délits de Fuite ». Les comédiens chantent (en playback bien-sûr), dansent, envahissent à nouveau le plateau avec une véritable chorégraphie qui tient presque de l’acrobatie. Pouvait-on imaginer plus belle façon de prolonger la magie du spectacle et de donner une furieuse envie de faire la fête, bien de circonstance, et de s’éclater ? Un régal !
Michel N’Diay

Pyjama pour Six
Par Michel N'Diay
Pyjama pour Six » à L’Espace Marignan
Depuis cinq ans déjà, Alain Lackner, directeur du Vaudeville et de L’Espace Marignan, et son épouse Graziella de Villa donne des cours de théâtre. Ce « pyjama pour six » que nous avons eu le plaisir de voir jeudi et qui se donne jusqu’au 20 décembre est justement entièrement joué par les élèves (adultes) de cette formation en art dramatique. Sans avoir spécialement de préjugés, on aurait pu penser au départ assister à un spectacle de qualité certes mais plus « scolaire » que ce qui se fait d’habitude au Vaudeville. Nous sommes ravis d’avoir eu une merveilleuse surprise avec une représentation (en générale publique !) excellente, n’ayant rien à envier à des productions dites « professionnelles ». Vieux routier du Boulevard parisien, Marc Camoletti a concocté avec une belle habileté et –disons même avec un réel talent- ce « Pyjama pour Six », qui avait déjà été à l’affiche de la première saison du Vaudeville lors de son installation à L’Espace Trianon il y a quelques saisons. Bien sûr, les fameux ingrédients qui font recette au Boulevard depuis des lustres et notamment depuis Feydeau sont ici une nouvelle fois exploités avec succès. Un mari, sa femme, l’amant de celle-ci qui n’est autre que le meilleur ami de l’époux, la maîtresse du mari qui doit en principe passer pour celle de l’ami doivent se retrouver au domicile des premiers cités pour un week-end, le mari et l’épouse ignorant bien entendu leurs infidélités réciproques. Tout aurait pu se passer pour le mieux mais c’était sans compter sur l’arrivée d’une bonne tout en rondeurs physiques comme intellectuelles qui possède le même prénom que la maîtresse supposée de l’ami. C’est là que ça devient drôle, hilarant même car, selon un principe élémentaire dans ce genre de comédie, les « plans » échafaudés par chacun se déglinguent. Chaque protagoniste, piégé par son mensonge initial, doit continuer à faire constamment de la corde raide en inventant de nouveaux mensonges en cascade pour tenter de se tirer d’affaire.
En spécialiste de ce genre de répertoire, Alain Lackner, assisté de Danila di Prinzio, tire les ficelles de tout ce petit monde avec une aisance remarquable. Sa mise en scène comme sa direction d’acteurs ont su saisir, avec une certaine subtilité, les moyens de mettre en valeur l’aspect cocasse de tous ces imbroglios et l’humour de l’auteur sans jamais forcer le trait. On lui en sait gré et la représentation se déroule avec un rythme parfait et une drôlerie constante. Il distille à doses acceptables les gags qui portent. A noter la transformation du costume de la bonne en robe de soirée, une idée impeccablement exécutée qui semble inspirée par « Tailleur pour Dames » de Feydeau. Les interprètes sont excellents, drôles sans jamais appuyer ou en faire trop. On peut aussi jouer vrai et naturel dans ce répertoire où beaucoup d’interprètes parisiens ont tendance à en faire des tonnes comme si les spectateurs étaient des débiles. Cette sobriété, comme la précision et la justesse de leurs jeux de scène, font mouche à chaque fois. Ils sont tellement impayables que, à certains moments, les rires en cascades du public couvrent leurs propos. N’oublions pas que c’était une générale et qu’au fil des représentations, ils s’efforceront de prévoir ces éclats de rire et de les laisser un peu se calmer avant de poursuivre leur texte afin que celui-ci soit totalement audible.
Les deux comédiens principaux très complices, André Corbisier (le mari) et Daniel Roels (l’amant) évoluent avec un même bonheur affichant une joie de jouer qui fait chaud au cœur sans jamais céder à la tendance du cabotinage. Le naturel constant de leurs réactions gagne dès le début de la représentation la sympathie d’un public ravi. L’épouse, trompeuse et trompée, trouve en Pascale Bran une interprète de premier choix qui nous prouve que ce genre de rôle, considéré comme « léger », peut aussi être traité avec élégance, goût et intelligence. C’est seulement la deuxième pièce que cette belle comédienne interprète. Incroyable mais vrai ! On est confondu par la subtilité et la classe de son interprétation. Angela Scarabaggio (Brigitte, la bonne) est plus vraie que nature. Elle révèle un véritable talent comique tant dans sa gestuelle que dans la façon dont elle colore chacune de ses répliques. Elle est irrésistible ! Même si sa façon de chalouper pour exprimer la sensualité du rôle nous est apparue un peu artificielle, Fabienne Bertrand (Brigitte, la maîtresse) entre bien dans son personnage de maîtresse tantôt étonnée, tantôt indignée ou amusée qui se prête au jeu bien malgré elle. Sa superbe silhouette porte à ravir de magnifiques toilettes. Les costumes de ses partenaires ne sont pas moins bien choisis. Arrivant à la fin de la pièce, Emmanuel Strobbe (le jardinier) a pris un accent amusant entre le liégeois et le carolo. Il adopte un air naïf et ahuri tout à fait de mise. Remarquons encore que ces acteurs doués évoluent dans un superbe décor, très vaste, avec beaucoup de liberté comme s’ils étaient chez eux. Si on ne nous avait pas dit qu’il s’agissait d’une production donnée par des comédiens presque débutants, nous ne l’aurions pas deviné. Allez voir ce spectacle de qualité, vous ne le regretterez pas !
Michel N’Diay

Artifices
Par Michel N'Diay
Au départ, on peut se demander pourquoi un théâtre, en l’occurrence, le Public et l’Espace Marignan, propose un spectacle de magie, ces « Artifices » que le Belge (ce que son nom de théâtre n’indique pas) Jack Cooper promène depuis cinq ans en Belgique et à l’étranger, soit plus de 250 représentations ! Quand on a vu ce spectacle magnifique, on comprend. Les tours de magie se succèdent ici dans un contexte formel de grand style proprement spectaculaire et donc « théâtral ». La comédie imaginative, la satire, l’élément poétique, l’humour, la mise en scène sont autant d’éléments qui englobent, transcendent les grands classiques de la prestidigitation. Un support technique impressionnant et soigné (notamment des musiques et des lumières superbes ainsi que des fumigènes) ménage le suspense, soutient le propos du magicien, magnifie les effets et font de ces deux heures un moment de rêve privilégié dans lequel non seulement les gosses (très nombreux dans la salle, faut-il le souligner ?) s’émerveillent mais aussi les adultes, eux qui se surprennent à retrouver pour un soir leur âme d’enfant, extasiée et ravie…
La qualité de ce show tient aussi dans le fait que les interprètes (non seulement la belle Caroline Braeckman dont on admire les costumes recherchés et sensuels mais aussi Jack Cooper lui-même et son précieux partenaire Frédéric Budo) ont un style (autant dans la gestuelle que dans la présence scénique), une élégance qui charment le public. L’enfermement de l’un d’eux dans un coffre, par la suite traversé d’épées, le jeu subtil des anneaux métalliques qui s’insèrent et se libèrent mais aussi entrent en lévitation dans un des numéros les plus purs et les plus beaux de la soirée, la séquence époustouflante de télépathie, le jeu des cartes sont autant de tours sans doute déjà connus mais tellement adroits, rapides et subtils qu’ils nous apparaissent ici magnifiquement renouvelés. L’art qui consiste à faire intervenir constamment petits et grands spectateurs en menant à bien son numéro n’est pas la moindre des vertus de ce spectacle. Jack maîtrise cet exercice, beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît, avec énormément de drôlerie, de malice et un sens remarquable pour improviser et ainsi contourner les imprévus.
Nous parlions au début de comparaison avec le théâtre. Dans la plupart des représentations théâtrales même parmi les meilleures, il peut encore y avoir quelques temps morts ou quelques relâchements de l’attention. Ici, pas du tout. Jack Cooper et ses complices imposent à la représentation un rythme parfait où jamais l’intérêt du public ne peut se relâcher. Ca aussi, c’est magique ! Cette captivante prise de possession de la salle prouve son efficacité notamment dans plusieurs moments particulièrement forts comme celui de l’avion (et des avions de papier…), un énorme sketch à tiroirs dirons-nous. Le magicien y confirme une maîtrise facétieuse et aboutie pour ménager constamment la surprise et ne jamais laisser au spectateur le temps de se dire « mais comment fait-il ?! ».
Au début du spectacle, une voix off nous dit : « si la magie existait, le magicien apparaîtrait, ferait son numéro et puis disparaîtrait… ». L’art d’apparaître, de disparaître, de changer de costume (en une ou deux secondes, même jusque lors du salut final) est ici particulièrement impressionnant. L’un des moments que les spectateurs et moi-même avons le plus appréciés est sans doute celui des jeux d’ombres sur fond de globe terrestre. Là aussi, on est ramené aux jeux les plus purs de l’enfance. On semble nous dire : « la magie, c’est tout simple. Deux mains, un peu de lumière et d’ombre et vous pouvez réinventer le monde ! »
Au sortir de ce spectacle, le sentiment de perfection et d’étonnement constant nous amène au-delà des superlatifs admiratifs. On se retrouve dans une forme délicieuse de bien-être et d’émotion. Si les responsables de l’Espace Marignan avaient la bonne idée de reprogrammer dans un avenir proche ces « Artifices », ceux qui ne les ont pas vus et peut-être même ceux qui les ont vus (on se lasse pas des bonne choses) ne devraient pas manquer ce nouveau rendez-vous.
Michel N’Diay

Oscar et la dame rose
Par Michel N'Diay

Le jeu de la vérité
Par Michel N'Diay
Dès ce départ en force de la saison avec « Numéro complémentaire », d’emblée un beau succès public, et en lisant les titres de la suite de la saison, on se dit qu’Alain Lackner, l’intrépide créateur du superbe espace Marignan, a eu un choix heureux pour son programme 2009-2010, l’un des plus attractifs sans doute depuis plusieurs saisons où certaines pièces avaient peut-être quelque peu déçu les spectateurs parmi les plus exigeants. Est-ce un hasard ? Ou bien l’accueil tout neuf de spectacles phares provenant du Théâtre « Le Public » de Bruxelles a-t-il stimulé le patron du Vaudeville dans la rigueur et la variété de sa sélection ? Comme nous le précise Alain Lackner lui-même, certaines mauvaises langues colportent le bruit que le Vaudeville va se faire « bouffer » par la célèbre compagnie bruxelloise…Il y aura toujours des pisse-froid pour assurer qu’une initiative culturelle d'une ampleur ambitieuse comme celle de l’Espace Marignan, un pôle de spectacles divers capable, nous semble-t-il, de redynamiser le centre de Charleroi, ne peut être qu’inférieure à ce qui se fait ailleurs. Ce serait mal connaître celui qui, après la merveilleuse initiative du fondateur du Vaudeville Jean-Michel Thibault, a su tenir les rênes de ce délicieux théâtre de divertissement pour lequel, contraint et forcé, il a su recréer par deux fois un espace plus vaste et plus accueillant. C’est toujours bien Monsieur Lackner qui continue à décider et à faire les choix. Cette nécessaire parenthèse étant faite, venons-en au deuxième spectacle de la saison, « Le Jeu de la Vérité » du jeune auteur Philippe Lellouche, un journaliste de formation qui a senti naître sa vocation de comédien et d’auteur de comédies en 1992 lorsqu’il animait une émission d’humour sur France-Inter...
Nous venons de dire que la sélection des spectacles du Vaudeville était fort bonne cette année. Pourtant, le début de cette représentation, où l’installation de l’action et la présentation des personnages paraissaient un peu tirées en longueur, ne nous incitait pas à croire vraiment à la pertinence de ce choix. Trois anciens compagnons de Lycée, âgés d’une quarantaine d’années, ont l’habitude de se revoir chez l’un d’entre eux chaque semaine pour un souper pizza bien arrosé, occasion d’une guindaille où chacun met en boîte l’autre par des vannes bien senties et des allusions colorées se situant la plupart du temps en-dessous de la ceinture. Les conversations vont bon train avec surtout pour sujet un gibier particulièrement recherché, la femme « facile » qui, pour eux, reste avant tout un objet sexuel. Comme l’un d’eux le précise lui-même avec, une fois n’est pas coutume, un brin de lucidité, ils ne semblent pas avoir beaucoup évolué depuis qu’ils étaient potaches. Plus d’un mâle dans la salle doit quand même avouer, s’il est un peu sincère : « C’est vrai, qu’est-ce qu’on peut être con parfois, quand on se retrouve pour faire la fête entre mecs ! ».
Pas de quoi fouetter un chat, donc, me direz-vous ? Pièce banale ? Et bien non ! Parce que d’abord la justesse colorée d’observation et de vocabulaire de Lellouche est remarquable et déclenche régulièrement l’hilarité mais surtout parce que cet auteur intelligent et facétieux nous ménage bien des surprises. D’abord, Jules, celui qui reçoit, annonce à ses comparses une nouvelle qui fait l’effet d’une bombe : Margaux, la plus belle fille du Lycée, qu’ils n’ont plus vue depuis plus de vingt ans et dont ils étaient tous amoureux, va venir les rejoindre. Excitation générale ! Les pronostics fusent. Est-ce qu’elle a changé ? Est-ce possible qu’une fille aussi jolie ne soit pas toujours désirable ? Qu’elle soit encore libre ? Lequel des trois va se la faire… ? La surprise que suscite l’apparition de Margaux est à des années lumière que celles qu’ils pouvaient imaginer. Nous ne vous la révèlerons pas plus que toutes celles qui se produisent par la suite et qui font que ce spectacle devient de plus en plus fort, avec tout ce qui fait une bonne comédie, un mélange détonant entre émotion et rire. Savoureuse intervention que celle de cette femme belle, sensible, intelligente, qui va servir de détonateur pour faire exploser le vernis de cynisme, de bêtise, de superficialité de ces trois machos ou prétendus tels qui, sous les remarques ciblées de Margaux, semblent sentir l’importance supposée de leur entrecuisses se réduire considérablement. Ils jouent donc au fameux jeu de la vérité où la règle consiste à poser aux autres les questions les plus indiscrètes et les plus embarrassantes. L’auteur démonte alors toute une série de clichés sur le comportement de l’homme et de la femme dans ou en dehors du couple et amène, sans en avoir l’air, la réflexion sur des sujets aussi importants que l’acceptation des différences, la fidélité, les phantasmes, le divorce, la responsabilité par rapport aux enfants, l’amitié, le rôle de chacun dans le couple… Chez Lellouche, il n’y a pas un côté noir et un côté blanc, et finalement, Margaux qui dénonce les travers de ses copains, n’est pas épargnée non plus par leurs critiques… Et en fin de compte, comme se le demandait si bien le génial Pirandello dans «Chacun sa vérité », où est le vrai, où est le faux ?
Le plus cynique et volage de ces trois amis est loin d’être celui qui en a le plus l’air. Ce trio vaut bien mieux que ce qu’il montre ou ce qu’il prétend être. Je ne vous dirai pas si ça finit bien ou pas. Devinez. La conclusion de cette pièce, qui se vit presque comme un suspense, est encore une surprise et de taille !
Le metteur en scène Philippe Vincent, dont le Vaudeville s’est judicieusement assuré la collaboration pour plusieurs de ses spectacles, n’est certes pas étranger à la qualité globale de cette représentation, à la complicité toute naturelle entre les interprètes, à la vérité des atmosphères et à l’éloquence des silences ménagés. A ce niveau, un petit bémol, le temps muet lors de la surprise à l’arrivée de Margaux, bien qu’il soit tout à fait justifié, est un peu trop long, nous semble-t-il, pour rester vraiment plausible. Il n’est pas toujours facile de jauger la portée de la voix dans un nouveau lieu (la petite salle). Dans les premières minutes, certaines répliques sont moins audibles que d’autres mais le tir est rectifié dès que les interprètes se sont un peu chauffés. Excellent casting que celui-ci, avec des natures, des physiques différents de comédiens, tout à fait crédibles dans leur emploi. Philippe Vincent est parvenu à leur faire sortir une personnalité et une psychologie justes sans jamais aucun effet gratuit, ce qui est assez rare dans ce genre de répertoire. Nous retrouvons ici avec plaisir des comédiens habitués du Vaudeville qui n’ont cessé de progresser comme Angelo Montesi et Georges Kesselidis , particulièrement drôle et touchant à la fois (bien que ce dernier nous ait déjà fort impressionnés il y plusieurs années dans une interprétation remarquable d’un Tramway nommé Désir). Figure plus ancienne (je n’ai pas dit plus vieille) du paysage théâtral carolo, Georges Volral a rejoint ses deux comparses dans ce jeu de la vérité avec un style plus discret et empreint d’humanité. Que dire de Graziella de Villa sinon ce qu’on peut exprimer à chaque apparition de cette valeur sûre ? Sa distinction, son charme, son intelligence souriante se mettent une nouvelle fois au service de cette prise de rôle qui demande en plus une adaptation aussi mentale que physique. Elle réussit cet exercice théâtral avec une rigueur exemplaire. Que dire aussi du décor (scénographie de Michel Beaudry) sinon que, comme toujours au Vaudeville, il est superbe ? Nous avons passé une excellente soirée. Vous pourrez en passer une aussi agréable puisque la pièce se joue encore jusqu’au 31 octobre.
Michel N’Diay











































